Le grand chêne, Gustave Courbet

Le grand chêne, Gustave Courbet

Une internaute s’indignait du fait que deux jeunes gens (22 et 27 ans) ne savaient pas qui était Barbara.
Je lui écrivis en réponse que la vie éternelle n’est pas plus promise à la mémoire des artistes populaires qu’à leurs chansons, et que chaque génération choisit les siens.
Au fil de la discussion quelqu’un exprima la jolie idée que les chansons restent vivantes tant que des gens les fredonnent. Je partage ce point de vue, mais, comme je le lui fis remarquer, les chansons disparaissent donc aussi le plus souvent avec les générations qui les ont fredonnées. Elles sont alors remplacées par d’autres, comme les humains.
Pourquoi, me demanda-t-on alors, les Mozart, Schubert, Bach et tant d’autres n’ont pas disparu ? La question est pertinente et oblige à s’interroger sur la nature des œuvres.
Bien que ne sachant encore rien de précis, par manque de recul, sur la durée de vie des chansons depuis qu’elles sont diffusées massivement par des médias divers et qu’elles font l’objet d’une consommation passive, il semblerait quand même qu’on n’éprouve pas vraiment le besoin de conserver la mémoire des chansons et que celles d’hier cessent assez vite de parler à « aujourd’hui ». C’est un art populaire du présent qui semble devoir se renouveler en permanence et n’avoir pas besoin de passé, et encore moins de futur. Un art de consommation immédiate qui n’a, semble-t-il, pas besoin de « répertoire » pour exister. On peut le regretter ou n’y accorder aucune importance. C’est comme ça.
Le fait est que la société tout entière ne demande pas à la chanson ce qu’elle demande aux œuvres musicales savantes ou « classiques ». Elle lui demande beaucoup moins. Si, plusieurs siècles après leur création, on écoute toujours des pièces de Bach, Mozart ou Schubert, peut-on imaginer qu’on écoutera encore les chansons de Barbara dans trois cents ans ?
Personnellement, je ne l’imagine pas, pas plus les chansons de Barbara que celles de n’importe quel artiste, même s’il est à mon goût. En revanche, je suis prêt à parier qu’il y aura dans ce lointain futur d’autres formes de chanson ou de chant. La capacité à être ému par des voix chantées et des mots ne va pas disparaître.
Quant aux œuvres de musique « savante », toutes ne resteront pas non plus, loin de là. Seules quelques œuvres magistrales perdureront dans lesquelles le public du futur trouvera de quoi s’émouvoir et se délecter. Mais la plupart des œuvres d’aujourd’hui disparaîtront, comme les chansons.
Aussi fort soit le goût qu’on a pour certaines chansons (et leurs auteurs), il ne faut pas vouloir leur demander plus qu’elles peuvent donner, et leur faire endosser un rôle trop grand pour elles. Elles sont un simple reflet du temps présent. Bien sûr, quelques-unes survivent comme témoignages d’événements marquants, mais elles sont rares, peu connues, et la plupart disparaissent aussi.
Si certaines œuvres « classiques » vivent aussi longtemps que des chênes, les chansons meurent comme les fleurs, au fil des saisons, mais elles nourrissent le terreau sur lequel poussent de nouvelles chansons. J’aime cette idée.

Pierre Delorme

6 commentaires »

  1. Comte dit :

    Super démonstration et super conclusion

  2. gaëtane Duino dit :

    Joliment dit…..

  3. barkan dit :

    Pertinent Pierre, pertinent ! Bonne analyse 😉

  4. Un partageux dit :

    « La Princesse de Clèves ». Je n’ai pas aimé. D’abord en raison de l’inflation des superlatifs. C’était mon objection de lycéen peu amateur de compliments distribués à pleine truelle. Mais il y avait autre chose que je ne savais alors nommer. La princesse a les préoccupations de ceux qui n’ont pas de préoccupations terre-à-terre comme travailler pour ne pas mourir de faim ou de froid à une époque où la chose était commune. On fait pourtant lire ce roman aux lycéens depuis des générations.

    « Loïca » et « Le Voyage à Paimpol ». Deux romans de Dorothée Letessier. Qui racontent la vie d’une ouvrière, le mal de vivre d’une petite main de l’industrie. La première lecture de ces deux romans a pour moi été un grand choc. Elle m’a rappelé mes inquiétudes d’adolescent et de jeune adulte égaré dans un monde qui ne lui convenait pas. Là, on était au cœur de mes préoccupations. Ces romans parleraient fortement à des générations de jeunes prolos et il n’y a aucun risque que l’éducation nationale les mette un jour au programme des lycées. Alors on oubliera Dorothée Letessier. Et, presque sous le manteau, une fille découvrira ces romans via une personne d’âge mûr qui les lui conseillera avec chaleur. Une poignée de filles par génération…

    J’avais quarante ans quand un peintre en bâtiment m’a fait découvrir « Travaux » de Georges Navel. Ça veut dire que LE chef-d’œuvre français de la littérature ouvrière est dans les limbes. Inconnu même d’un amateur de littérature sensible à la condition sociale ! Parce que l’école, l’institution, le bruit ambiant se désintéressent du plus clair des enfants d’une société.

    Brassens n’est pas en Pléiade. Mais on y trouve ce pauvre Paul Morand. Pour la reconnaissance de l’institution ce n’est pas la qualité de l’œuvre qui compte mais une position sociale. Une princesse, oui, mais pas une ouvrière… Alors la chanson…

    • administrateur dit :

      La société n’est pas un milieu neutre, vous avez bien raison. Cependant, ce que je voulais dire, mais sans doute l’ai-je mal dit, repose sur une impression personnelle, dont je ne suis pas loin de penser qu’elle est partagée par d’autres. A savoir que d’âge en âge les « grandes » œuvres que j’écoute et réécoute (par exemple la musique de Schubert, ou encore celle de Ravel), ou certains livres que je relis à intervalles réguliers (au hasard, Mort à crédit de Céline, un tome ou un autre d’A la recherche du temps perdu), deviennent des œuvres différentes à chaque fois. Ce n’est pas le cas des chansons, même celles que j’ai le plus aimées, quand je les réécoute elles n’offrent rien de plus qu’à l’époque où je les ai découvertes, simplement la nostalgie vient y donner une certaine patine. C’était le sens de mon article. J’avais déjà écrit un petit billet sur le site à ce sujet. (http://www.crapaudsetrossignols.fr/2014/03/18/le-miroir-et-lalbum-de-photos/)
      Brassens n’est pas dans la Pléiade, mais je me souviens qu’il y a une cinquantaine d’années (je crois) le texte d’une de ses chansons avait été choisi comme sujet pour l’épreuve de français du bac. Interrogé, le jour même, par un journaliste sur ce choix, Brassens avait répondu que s’il avait su que sa chanson emmerderait un jour de pauvres écoliers il ne l’aurait jamais écrite !
      Certains amoureux de la chanson et certains de ses pratiquants (souvent recalés du succès public) souhaitent ardemment qu’elle soit reconnue comme un art majeur, alors que d’autres (et donc non des moindres !) semblaient la trouver bien à sa place au rayon des arts populaires, loin de tout académisme.

  5. Norbert Gabriel dit :

    Salut
    Il y a une quinzaine d’années aux Francos, j’ai été assez surpris par le public du St-Jean-d’Acre, l’esplanade des grands shows, un public plus trentenaire que sexagénaire a repris en choeur Mon amant de Saint-Jean, peut-être pas les 10000 spectateurs, mais au moins la moitié, une chanson de 1942, connue par coeur par des gens de 30/35 ans. En 2016, le public du SJA n’est plus le même, et je doute un peu du même enthousiasme, quoique, Bruel a remis cette chanson à la une. C’est comme pour Barbara, les commentaires ont été disons « animés » mais il semble que ça a boosté la vente d’albums de Barbara (selon les vendeurs de Gibert Barbès, où le rayon chanson française est très complet).

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