Quatrième et dernier volet de notre colloque consacré à Georges Brassens. Nous nous intéressons ici au devenir de l’œuvre du génial Sétois, à sa postérité qui nous semble bien incertaine.

Je vais vous rendre jaloux un instant, je l’espère, en vous disant qu’il m’est donné de prendre connaissance du contenu de la revue Hexagone avant vous tous, depuis sa naissance, pour la bonne raison que je corrige ladite revue avant sa mise en pages.

Socle attendant la statue de Brassens.

Socle attendant la statue de Brassens.

Et donc, relisant le numéro à paraître prochainement, je parcourais peinard, mais vigilant !, l’entretien avec Loïc Lantoine que vous découvrirez bientôt, quand tout à coup je bondis de mon siège en lisant ceci : « Si tu prends un peu de recul, tu te rends compte que des artistes comme Léo Ferré sont totalement ignorés de la jeune génération. Ils ne savent pas qui c’est, ce qui nous paraît bizarre. Sur la photo Brel-Brassens-Ferré, pour les jeunes, Ferré est effacé, Brassens est effacé aux trois quarts, et il reste à peu près Brel, qui s’estompe mais est encore là. » *
Qu’est-ce qu’il raconte ?! me suis-je dit aussitôt, quelque peu surpris et même agacé par cette affirmation. Comment ose-t-il effacer aussi facilement Léo Ferré et plus encore mon Brassens préféré des mémoires ? Une fois remis de mes émotions et mes palpitations s’étant calmées, il me fallut bien reconnaître d’abord, la mort dans l’âme, que ni moi ni mes enfants d’adoption n’appartenions plus à la « jeune génération » évoquée par Loïc Lantoine. Et que, ensuite, s’agissant des trois « grands » de la chanson française et de ce qu’ils représentent pour les jeunes gens d’aujourd’hui, en fait je n’en savais strictement rien. Ma réaction découlait bien sûr d’une déception un peu stupide, à l’idée que les passions qui furent les nôtres à l’âge des découvertes artistiques et des grandes émotions ne soient plus partagées par les blancs-becs d’aujourd’hui, maintenant que ceux d’hier sont devenus des têtes chenues. Et le fait que Loïc Lantoine maintienne la tête de Jacques Brel hors de l’eau – pour combien de temps ? – pour le sauver du naufrage ne me consolait guère.
Même si cette affirmation accablante demanderait sans doute à être affinée dans ses pourcentages, force est de reconnaître, après enquête rapide de notre staff « Sondages et opinions » auprès d’un échantillon représentatif de la jeune génération française, que le propos semble avéré. Il est donc à craindre, hélas, que Georges Brassens n’ira pas lui non plus jusqu’au bout de cet interminable boulevard du temps qui passe qu’est la postérité.
On pourrait se consoler en se disant qu’au moins les textes de celui qui demeure le plus littéraire de nos auteurs de chansons finiront dans les manuels scolaires, faisant dans l’avenir l’objet d’explications de texte, comme hier les poèmes de Clément Marot ou Du Bellay. Mais cela aurait sans doute attristé notre bon vieux Georges, et nous avec, d’apprendre que son œuvre puisse se transformer en instruments de torture pour les cancres de collège de demain.
« Le temps aux plus belles choses se plaît à faire un affront »et saura sans doute laisser se faner les chansons de Brassens. Je n’aurais jamais dû corriger cet article d’Hexagone, me voilà triste pour cent ans…

Floréal Melgar

* Citation de Loïc Lantoine reproduite ici avec l’accord de la revue Hexagone.

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« La durée éternelle n’est pas plus promise aux œuvres qu’aux hommes », fait dire Marcel Proust au narrateur du Temps retrouvé.
Dans un précédent article sur ce même site nous avions comparé les chansons à des montagnes qui nous semblent immenses, mais dont la hauteur diminue à mesure qu’on s’en éloigne, avant de disparaître tout à fait derrière l’horizon.
Et nous avions dit aussi que les chansons étaient comme des fleurs qui meurent mais nourrissent le terreau sur lequel pousseront d’autres chansons.*
Il y a peu de chances pour que les chansons de Georges Brassens échappent à ce phénomène.
Aussi immenses et éternelles nous paraissent certaines d’entre elles, voire l’ensemble de son œuvre, force est de constater que les jeunes générations les ignorent déjà le plus souvent. Alors il est inutile de parler des générations qui attendent derrière l’horizon !
Nous aimerions bien sûr être certains que ce que nous aimons, les objets de nos goûts et admirations, chansons ou autres, vont perdurer après nous. Mais ce qui perdure le plus sûrement n’est pas l’œuvre elle-même, c’est la faculté d’avoir du goût pour une œuvre. Et cela seul est important.
Dans le cas particulier de Brassens, ses chansons évoquent un monde littéraire, poétique et chansonnier qui était déjà révolu pour ses contemporains. Cupidon, Margoton, pandores et autres cocus ne faisaient plus partie du paysage des années soixante. Il chantait un monde ancien qui conservait quand même un écho chez ses contemporains, même les plus jeunes (dont nous étions). Cet écho s’est considérablement affaibli et ça ne va pas s’arranger avec le temps.
Le vocabulaire même des chansons de Brassens en fait aujourd’hui un genre de langue étrangère pour nombre de jeunes francophones. On peut imaginer que la grâce de ses mélodies pourra éventuellement faire mouche plus longtemps. Hélas, le goût pour les mélodies et la façon de se les approprier change aussi avec le temps. Reste la « magie » du mariage des mots et des notes, mais le charme pourra-t-il opérer encore longtemps ?
Bien sûr, il ne s’agit là que de spéculations hasardeuses. Picasso, un maître, le disait :
« La postérité n’est qu’une hypothèse. »
Brassens fut très populaire, d’autres le furent avant lui. Mais qui connaît aujourd’hui, même dans notre génération de
baby-boomers, les chansons de Bruant, de Vincent Scotto, de Mireille et Jean Nohain ? Plus près de nous, les Bécaud, Ferrat, Béart, ont disparu des radars des plus jeunes, ils n’existent plus, mes dernières années d’enseignement au conservatoire me l’ont confirmé.
Brassens bénéficie déjà d’une forme de longévité extraordinaire par rapport à nombre de ses collègues. Mais j’ai bien peur que l’auteur des
Copains d’abord ne voie son « trou dans l’eau » se refermer une fois les dernières ondes affaiblies de ses refrains parvenues au rivage.

Pierre Delorme

 * « Les chansons sont des fleurs ».

4 commentaires »

  1. André ROBERT dit :

    Je retiendrai cette jolie phrase et réflexion qui me semble très juste : « ce qui perdure le plus sûrement n’est pas l’œuvre elle-même, c’est la faculté d’avoir du goût pour une œuvre ».
    Apprécier un texte de Gustave Nadaud et tout autant celui d’un rappeur…

  2. Un partageux dit :

    « Brassens bénéficie déjà d’une forme de longévité extraordinaire par rapport à nombre de ses collègues. »
    C’est vrai si on le compare à ses contemporains. Mais ce l’est moins si on le compare aux chansons d’une époque antérieure pour les ex-jeunes que nous avons été.
    Je connais une tapée de romances de Paul Delmet (mort en 1904) notamment parce que mon grand-oncle Alphonse, né vers 1910, nous les chantait lors de tous les mariages et autres fêtes familiales. Je connais des tripotées de chansons des années 1900 à 1950 parce que ma mère et mes tantes, mon père et mes oncles les chantaient.
    Tout le monde a oublié les « cahiers de chansons » alors que tout le monde ou presque en faisait. Ma mère a écrit une respectable pile de ces cahiers. Ils contiennent des centaines de chansons. Cette forme de transmission de chansons entre générations a disparu. Du reste on ne chante plus : on pousse la sono.

    • administrateur dit :

      La « postérité » de Paul Delmet se limite chez ma pomme (né en 1951 et chez moi on ne chantait pas) aux « Petits pavés », et encore, il n’a pas écrit les paroles qui sont de Maurice Vaucaire. J’ai écouté d’autres poèmes ou paroles qu’il a mis en musique, mais je ne retiens que cette chanson-là. Sans doute parce qu’elle a été reprise par Mouloudji et ensuite par Claude Nougaro, et s’ils l’ont reprise peut-être est-ce parce que c’est la seule qui avait les qualités pour passer un peu à la postérité (?). C’est évidemment assez maigre par rapport à l’importance de la production de Paul Delmet. Je ne suis pas loin de penser que la même chose se passe et se passera pour la plupart des auteurs-compositeurs. Combien de temps avant que Jacques Brel ne soit plus que l’auteur de « Ne me quitte pas » (si ce n’est déjà le cas) ? La plupart ne laisseront rien derrière eux.
      Vous connaissez les chansons de 1900 à 1950 qu’on vous a transmises. C’est assez peu étonnant, en fait, la date de 1950 est grosso modo celle du début de « l’industrialisation » de la chanson, avec le développement de la télévision et des appareils « tourne-disques » peu onéreux. Depuis la vitesse de consommation n’a cessé de s’accroître, jusqu’à devenir immatérielle aujourd’hui. Il n’est plus besoin de transmettre les chansons, elles sont en permanence et partout dans notre environnement. On ne chante plus en famille, comme vous le dites. De la même manière, plus besoin de raconter des histoires à la veillée, il y a les films et aujourd’hui les séries pour ça ! Les « médias » divers chantent et racontent des histoires à notre place. De même qu’un certain nombre d’émissions sont là pour « penser » à notre place.
      Bien à vous
      Pierre Delorme

  3. Chris Land dit :

    Je suis de cette génération où les repas de famille se terminaient invariablement par des chansons. À chaque adulte « sa » chanson. Pour mon frère et moi, petits, cet exercice nous « barbait ».
    Mais, année après année, les chansons de Georges Milton ou Damia ont commencé à retenir notre attention et à nous faire rester à table à l’heure du mousseux. Puis, ados, on a poussé la nôtre avec l’intention de choquer nos aînés : « Le gorille » a été ma première chanson de famille .

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