A la suite de l’article qui évoquait la déception* des fans de Renaud et sa chanson faiblarde sur le COVID, j’ai échangé un peu avec un de ses (jeunes) admirateurs, Matthias Bouffay (qui anime parfaitement, en compagnie de Lucas Roullet-Marchand, la petite salle lyonnaise A Thou Bout d’Chant, dédiée à la chanson). Il m’expliquait que sa déception était d’autant plus grande qu’à ses yeux Renaud était un « immense » artiste. J’ai tiqué sur l’épithète. Renaud est, selon mes critères, certes un parolier habile, original, qui a écrit quelques très bonnes chansons populaires, certaines rigolotes et d’autres sensibles et touchantes, mais de là à voir en lui un artiste « immense », cela m’a semblé exagéré. J’ai pensé que si l’admiration de Matthias était elle-même « immense », l’artiste, lui, ne l’était pas pour diverses raisons. Puis j’ai réfléchi à notre différence d’âge, et je me suis rendu compte que, vers la trentaine, j’avais également besoin d’admirer des artistes « immenses » (par exemple Bob Dylan ou Georges Brassens) mais qu’approchant maintenant les soixante-dix ans le recul de l’âge avait ramené dans mon regard ces artistes à des proportions plus modestes, plus humaines et plus réalistes sans doute. Quand j’entends parler d’artistes « immenses » ou de « grand Monsieur » et de « grande Dame » de la chanson, je me pose toujours la question de savoir quel est l’appareil de mesure de leurs admirateurs. Plus on est passionné et « le nez collé » sur un artiste qu’on admire, plus il paraît grand, voire immense, et tous les autres paraissent plus petits dans le lointain. C’est un simple phénomène de perspective et d’optique. Prendre du recul permet de réajuster les proportions. Mais cela suppose qu’on est arrivé à un âge où le besoin d’admirer est beaucoup moins fort. Je ne crois pas qu’il s’agisse de cette fameuse « sagesse » des vieux, mais plus simplement d’une perte d’enthousiasme. (J’imagine déjà nos vieux lecteurs me sauter sur le poil en m’expliquant que leur enthousiasme est intact, comme à vingt ans, et que je suis un vieux con ! Certains m’asséneront même la chanson consolatrice de Bernard Joyet, On sera jamais vieux.)
L’âge venu, on voit certes les choses dans des proportions sans doute plus justes, mais on donnerait finalement quand même beaucoup pour retrouver l’âge des folles admirations, l’âge où les faiseurs de chansons nous semblent être des « penseurs » ou des « guides », des « grands frères », des « tontons », bref, j’en passe…
« Être une heure, une heure seulement / Être une heure, une heure quelquefois / Être une heure, rien qu’une heure durant / Beau, beau, beau et con à la fois.  » C’est le refrain de La chanson de Jacky, de « l’immense » Jacques Brel ! Enfin, c’est une question de point de vue…

Pierre Delorme

* Nous avons besoin d’admirer et nous avons horreur d’être déçus, il faut s’arranger avec ça, et faire souvent des contorsions pour continuer à admirer « nos » artistes et faire semblant de ne pas être déçus par eux. Mais dans le cas de cette chanson, Renaud a jeté le bouchon trop loin pour ses fans !

3 commentaires »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Salut

     » grand Monsieur » et de « grande Dame  » quand je lis ça dans un article, j’ai tendance à fuir immédiatement, et d’une !
    « Je ne crois pas qu’il s’agisse de cette fameuse « sagesse » des vieux, mais plus simplement d’une perte d’enthousiasme »… perte d’enthousiasme ou exigence plus sélective ? L’une étant la conséquence de l’autre , c’est mon cas, et de deux !
    « comme à vingt ans, et que je suis un vieux con ». Parfois les deux, si on peut dire, il m’arrive souvent, encore, d’entendre quelque chose à la radio et d’écouter chaque fois avec le même plaisir, comme les chansons de Pomme, par exemple … Et je ne me sens ni vieux, ni con, et de trois !

    J’espère avoir fait avancer le schmilmilimiliblicqk…

  2. Sarclo dit :

    Hier, Mélanie a passé « C’est quand qu’on va où » dans la bagnole. J’ai pleuré pas mal. Ça m’a fait revoir l’année de mes 45 ans, où j’ai joué plus de 80 fois avec Renaud, qui était encore souvent drôle et vivant. Je ne sais pas quelle part de mes larmes je devais à cette pensée : « je serai toujours infoutu d’écrire un chose pareille ». On a des chagrins/regrets de vieux. Connasse de vieillesse…

  3. Un partageux dit :

    À propos d’une chanson que l’on nommera pas ici parce que ce n’est pas le sujet j’avais écrit : « Je ne sais si c’est un chef-d’œuvre mais, pour sûr, c’est de la belle ouvrage. Loin d’un château de Versailles et de son opulence clinquante, la chanson est plutôt l’église romane d’un village du Poitou ou du Roussillon. La beauté dans la simplicité. Si je te mets aujourd’hui cette chanson « X », c’est parce que c’est pour moi un excellent exemple de ces modestes fenêtres qui s’ouvrent sur l’immensité. »

    L’art est regardé par certains comme œuvre au dessus de l’humanité commune. Il en découle que l’artiste est regardé par ces gens comme surhumain. « Immense… »

    Bah, je n’ai jamais, même en mes jeunes années, partagé ce regard. Un paysan sans prétention d’un village voisin était un très bon sculpteur sur bois. Un paisible retraité d’un autre village a transformé sa maison et son jardin en galerie d’art à force de bricoler des racines et des bouts de bois récoltés au hasard de ses promenades dans les bois du coin. Jeune adulte je rencontrais un artisan retraité, encore un, qui a rempli son jardin de centaines de sculptures aujourd’hui muséifiées. Je ne compte pas le nombre de tantes et oncles qui troussaient de fort convenables chansons pastiches à l’occasion des fêtes de famille. De quoi ramener l’art à des proportions modestes et les artistes itou…

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