SchubertEst-il bien raisonnable de vouloir mettre en musique les textes inédits de Georges Brassens ?
Que les amateurs du grand Georges aient envie de connaître et faire connaître ses textes inédits semble légitime. Mais pourquoi vouloir les donner à entendre avec des mises en musique qui ne sont que de pâles copies de celles du maître ?
Il conviendrait peut-être de se demander pourquoi ce créateur parcimonieux, très regardant sur la qualité de ses chansons, n’a pas cru bon de chanter ces textes-là ? Ne les trouvait-il pas suffisamment aboutis ? N’avait-il pas inventé pour eux des mélodies satisfaisantes à son oreille ? Il avait très certainement ses raisons.
Que l’on publie ces textes pour une meilleure compréhension critique de l’œuvre de Brassens, ou même pour la simple curiosité, est une bonne chose. On publie de la même manière les brouillons de grands écrivains, leurs tentatives inachevées, tout comme on expose parfois les esquisses des peintres du passé. Mais à ma connaissance personne ne se hasarde à écrire à la place de l’écrivain pour terminer son roman inachevé, ou encore à mener à bien l’esquisse du peintre !
Quelle mouche a bien pu piquer certains musiciens, amateurs ou professionnels, pour qu’ils se croient autorisés à mettre en musique les inédits de Brassens ?
La démarche peut sembler a priori prétentieuse, même si elle relève sans doute davantage de la naïveté, voire de l’inconscience*. Mais même si cette prétention peut sembler ahurissante, le résultat devrait pouvoir éventuellement convaincre du bien-fondé de l’entreprise. C’est, hélas, loin d’être le cas.
Les compositions sur ces inédits ne sont que de pâles imitations des chansons enregistrées par Brassens. Il ne suffit pas d’utiliser des mesures à trois temps ou à 6/8, chères au natif de Sète, d’enchaîner les cadences (II V I) et d’accompagner des chansons en faisant la « pompe » à la guitare, pour « faire du Brassens ». Ni d’émailler le tout d’éléments mélodiques entendus ailleurs chez le maître. Tout cela fait penser à « du » Brassens, bien sûr, mais ça n’en est pas. Il y manque le génie qui fait « poser les trois mots qu’il faut sur les trois notes qu’il faut » , comme il l’avait dit lui-même, en ajoutant : « C’est un don. Les plus grands poètes ne l’ont pas forcément. » Gageons que ces musiciens ne l’ont pas forcément non plus.
S’il fallait mettre en musique les inédits de Brassens, plutôt que de pâles imitations sans âme ni relief, les compositions de musiciens ayant une forte personnalité artistique et un style musical différent auraient été un bien plus bel hommage au formidable créateur de chansons que fut Georges Brassens.

Pierre Delorme

* On rapporte que Brassens, lorsqu’il avait entendu Juliette Gréco interpréter La chanson pour l’Auvergnat avec tout le maniérisme qu’on lui connaît, avait déclaré qu’il se demandait pourquoi elle chantait comme ça, que ça n’était pas ce qu’il avait écrit et composé ! On ose à peine imaginer ce qu’il aurait dit en entendant ces mises en musiques de textes qu’il avait sans doute essayé de mettre en musique lui-même avant de renoncer.

3 commentaires »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Salut

    Dans le même ordre d’idées on peut aussi s’étonner que pas mal de « repriseurs » prennent la liberté d’émasculer la musique d’origine au profit de « leur » musique, mais jamais on ne touche au sacro saint texte.. Et « leur » musique est le plus souvent très inférieure à l’original…

  2. Un partageux dit :

    Et toujours pas de chronique des Crapauds et Rossignols du « nouvel opus » de cet « immense artiste de la chanson française » qu’est, vous l’avez tous deviné bien sûr, Michel Polnareff. Je boude !

  3. Marie Comte dit :

    Quel culot et surtout quelle prétention …

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