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J’ai entendu dire d’une artiste (à la longue carrière) que si elle est « si peu présente pour le grand public, c’est peut-être que le grand public n’est pas au bon endroit ». Cette façon de dire les choses est bien sûr élégante mais me laisse un tantinet dubitatif. D’ailleurs une telle proposition ne peut-elle pas être inversée et suggérer que l’artiste est peut-être au « mauvais endroit » ?
J’ai personnellement dans l’idée que si le grand public est à un « endroit », les artistes qui désirent le toucher doivent pour le moins essayer de l’y rejoindre et de le séduire, avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de chance. Quoi qu’il en soit, si l’artiste et le public ne sont pas au même endroit, le rendez-vous est manqué.
Quand on a rendez-vous il faut être d’accord sur l’endroit, mais aussi sur le moment. En ce qui concerne la rencontre entre un artiste et le grand public, n’est-ce pas autant une affaire de « bon moment » que de « bon endroit » ? Se trouver au bon endroit mais au mauvais moment ne sert à rien.
Certains artistes restés à la marge, donc loin du grand public, sont peut-être au « bon endroit » effectivement, mais pas au « bon moment ». Ils sont arrivés en retard ou bien ils ont oublié de suivre le public qui a changé de place ! Ils sont à l’endroit où était le grand public des (dizaines) d’années auparavant. Dans le domaine de la chanson, il est plus facile d’être en retard qu’en avance et les chances sont assez minces d’être rejoint par le public dans ce futur hypothétique généralement réservé aux artistes « maudits ».
Le plus sage semble être de faire coïncider le bon moment et le bon endroit, ce qui nécessite bien entendu certaines adaptations et éventuellement une révision de son credo. Il faut faire preuve d’une certaine souplesse. Surtout que dans ce type de rencontre le public ne sait pas qu’il a rendez-vous, et encore moins avec qui, ce qui ne facilite pas les choses !
Les grands artistes du passé n’étaient pas considérés comme des artistes au sens où nous l’entendons, mais comme des artisans renommés à qui les gens fortunés passaient commande de statues, de peintures, de pièces de théâtre ou encore d’œuvres musicales. Ils ont produit des chefs-d’œuvre malgré ou grâce à la contrainte des commandes. Aujourd’hui nulle commande de mécène dans le domaine de la chanson, mais une contrainte cependant : le « marché » organisé, celui du grand public. Ne pas s’adapter à cette contrainte, avant tout économique, c’est se condamner à l’anonymat et à la marge du métier, voire à l’impossibilité de travailler. N’importe quel cinéaste vous le dira.
Des artistes comme Bernard Lavilliers ou Alain Souchon, dont les premières chansons relevaient d’un style rive gauche devenu désuet, seraient restés des inconnus ou des chanteurs marginaux en mal de reconnaissance s’ils n’avaient pas réussi à adapter leur talent. Ont-ils perdu leur âme, se sont-ils déshonorés pour autant ? N’ont-ils écrit que des « daubes » pour s’efforcer de toucher le grand public ? La réussite indéniable de certaines de leurs chansons « grand public » semble prouver le contraire. Si Barbara avait continué à chanter comme elle le faisait à ses débuts et n’avait pas réussi à s’inventer une personnalité vocale reconnaissable aux première notes (et en adéquation parfaite avec ce qu’elle écrivait et composait), ne serait-elle pas restée une chanteuse méconnue dont une poignée de fidèles penseraient que le grand public n’est pas au « bon endroit » ?
Trop de chanteurs et chanteuses de ces anciennes générations ont attendu que le public se déplace (ou revienne) jusqu’à eux. Ils pensaient être au bon endroit, mais le public était déjà ailleurs. Ce fameux grand public est nomade et il attend d’être séduit pour se fixer un peu. Il veut bien faire un effort, mais à la condition d’y trouver du plaisir. Ces artistes malheureux ressemblent à des amoureux transis qui, trop fiers ou trop timides, ne font rien pour séduire l’objet de leur amour et se lamentent de ne pas être aimés en retour.
Pour les nouvelles générations, le problème semble être différent, ils sont très nombreux et les moyens de se faire connaître sont si divers et si nouveaux que le « métier » (qui semble un peu désorienté aussi) ne les intéresse pas. Ils essaient autre chose, d’autres voies, d’autres angles. Atteindre le statut d’intermittent les préoccupe bien davantage qu’atteindre le grand public. D’ailleurs le grand public existe-t-il encore ? N’est-il pas devenu protéiforme ? Nous sommes entrés dans une autre époque. Les ambitions et les modèles sont différents. Et aujourd’hui le « bon endroit » et le « bon moment », on dirait que c’est partout et nulle part à la fois, toujours et jamais en même temps. Pour fixer un rendez-vous, ça n’est pas pratique. C’est même très aléatoire.

Pierre Delorme

2 commentaires »

  1. Justement, Bernard Lavilliers réédite ces jours-ci son album concept jazz-rock « Pouvoirs », sorti sans succès en 1979. Il contient une face A thématique, un « bloc » d’une vingtaine de minutes.
    En entrevue récemment, Lavilliers disait qu’à la suite de l’insuccès de ce 33-tours d’accès difficile, il a décidé de changer de style car il n’était pas un « loser », pour reprendre son terme.
    L’année suivante, il publiait l’excellent « O gringo» et sa flopée de grandes chansons populaires. Mais le chanteur précise dans la foulée qu’il n’a pas fait de la merde…
    Il s’est juste adapté.

  2. Un partageux dit :

    C’est un peu à côté de la chronique mais voici qui me fait penser à une lointaine discussion avec un artiste-peintre de mes relations. Le garçon avait de belles commandes (payées très très très généreusement). Et, pour ce prix, torchait à la va-vite des fresques minables. Au lieu de faire consciencieusement son boulot d’artiste-peintre il barbouillait comme un décorateur lambda mal payé…
    J’ai vainement tenté de lui expliquer qu’il pouvait profiter de ces commandes pour laisser des œuvres marquantes. Non, lui ne regardait que la puissance financière de l’entreprise qui avait un chiffre d’affaires dans les étoiles avec des productions de médiocre qualité. Il s’alignait en quelque sorte sur le standard de production de son commanditaire.
    Je me souviens avoir notamment fait appel au précédent des commandes des princes italiens de la Renaissance. Mais lui pensait de toute façon qu’une commande était obligatoirement chose alimentaire et basse.

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