disque-la-beaute-du-diable17Nous ne sommes pas bien contents de vieillir et constater l’âge de nos artères n’est pas marrant. Alors pour compenser les lois inéluctables de la nature, nous nous plaisons à imaginer que nos goûts sont intemporels et nous n’admettons que difficilement de les voir vieillir aussi vite que nous.
Témoin les commentaires indignés de nombre de personnes, qui aiment la chanson « à texte », à l’annonce de la disparition de l’émission de l’immarcescible Philippe Meyer, 69 piges au compteur quand même…  Adieu leur dose hebdomadaire de chansons de qualité, dont la qualité semble le plus souvent se mesurer davantage au nombre des années d’ancienneté qu’à l’aune de critères artistiques. Il convient que les « r » soient dûment roulés et la pulsation systématiquement détruite au prétexte de l’interprétation du texte, et nous passerons par charité sur les chansons interprétées par les comédiens du Français, péché mignon du même Philippe Meyer.
Adieu aussi, semblent-ils dire, à la découverte de nouveaux talents… Comme si l’écoute de cette émission était la seule manière de les découvrir ! Alors que grâce aux émissions, diverses et variées, consacrées à la chanson dans la France entière, et grâce au Net lui-même (où elles sont podcastées), jamais l’accès à tous ces « talents » émergents n’a été aussi aisé, et l’inutilité du service public aussi évidente. De plus, une étude sérieuse a-t-elle été menée pour nous renseigner sur le nombre exact de « nouveaux talents » vraiment dénichés par Meyer lui-même au fil de ses émissions ? On risquerait d’avoir des surprises…
Comme nous l’écrit un internaute perspicace, « heureusement nous sommes encore quelques-uns à s’intéresser à une « variété » reposant sur des textes ayant un peu de fond avec une musique qui n’ait pas uniquement comme but de faire du « bruit » ». Bien vu… On pourrait affirmer tout aussi finement que les locuteurs qui s’expriment dans une langue qu’on ignore ne parlent que pour faire du bruit avec la bouche.
Mais enfin, comme nous le disions ci-dessus, vieillir n’est pas agréable, on le sait bien, et toutes les stratégies sont bonnes pour  se persuader que quelque chose en nous ne vieillit pas : ce que nous aimons. Dans ce domaine nous avons une furieuse tendance à refuser de voir le temps passer.
C’est sans doute pour cette raison aussi que ces mêmes amateurs de chanson de qualité, du fond de leur retraite, réclament à cor et à cris la diffusion de la chanson comme ils l’aiment, sur les ondes publiques d’où elle a disparu depuis belle lurette, petit à petit, chaque jour un peu plus, comme le paysage traversé s’éloigne à mesure qu’on avance vers un autre.
Ces « vieux » d’aujourd’hui ressemblent finalement beaucoup à ceux de nos jeunesses, qui râlaient haut et fort que la musique que nous aimions alors n’était que du « bruit », et qui se lamentaient que nous n’apprenions rien à l’école, que nous n’avions plus aucun usage, que nous étions des ignorants, bref, une longue litanie de plaintes qui n’étaient que l’expression aigre du désarroi de voir ce qu’ils avaient connu et aimé disparaître petit à petit pour être remplacé par autre chose. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Tout change, mais pas les « vieux », et aujourd’hui les vieux, c’est nous.
Pourtant, sentir un peu moins le poids des ans n’est pas si difficile : il suffit d’avoir foi en la jeunesse et comprendre qu’il n’est pas forcément nécessaire que les jeunes gens nous ressemblent et qu’ils aiment ce que nous aimons, que nous aimons souvent depuis… notre jeunesse ! Ça n’est pourtant pas compliqué. Il faudrait cesser de les prendre pour des demeurés parce qu’ils ne savent pas qui est Jean Ferrat ou Anne Sylvestre, qu’ils écouteront poliment si  vous leur faites écouter une de leurs chansons, mais se contenteront le plus souvent de cette unique expérience sans intention d’y revenir.
Et pourquoi ne pas laisser, pour finir, la parole à un très grand auteur-compositeur et interprète, rarement évoqué d’ailleurs par les amateurs de CFQ (trop musicien sans doute, trop swing ?), Charles Trenet :

 «  Fidèle, fidèle, pourquoi rester fidèle
Quand tout change et s’en va sans regrets
Quand on est seul debout sur la pass’relle
Devant tel ou tel monde qui disparaît
Quand on regarde tous les bateaux qui sombrent
Emportant les choses qu’on espérait
Quand on sait bien que l’on n’est plus qu’une ombre
Fidèle à d’autres ombres à jamais. » (Fidèle,
paroles et musique de Charles Trenet.)

D’accord, c’est pas gai, mais c’est pas mal, non ? C’est une chanson « de qualité ».

Pierre Delorme et Floréal Melgar

* Précision pour les innombrables jeunes qui écoutaient « La Prochaine Fois je vous le chanterai » et ignorant – on a du mal à l’imaginer – qui étaient Michel Simon et Gérard Philipe : la photo d’illustration est extraite du film La Beauté du Diable, de René Clair, sur Faust et le mythe de l’éternelle jeunesse.

3 commentaires »

  1. Ivan Perey dit :

    Pour une fois je ne suis pas d’accord avec « Crapauds et Rossignols ». Mais j’ai la flemme de débattre, de discuter, d’exposer… Et je risque d’être de mauvaise foi. Bravo pour la citation de Trenet. Ivan.

  2. Cyril C.Sarot dit :

    Bravo pour ce caillou, plein de sens et de justesse (deux/trois exagérations, quand même, mais le caillou le vaut bien), glissé dans la chaussure de certains amateurs de CFQ parfois bien trop droits dans leurs bottes, sûrs de leur bon goût et aveuglés par leur raideur (quand les amateurs restent amateurs, ça va. Quand ils se font militants, c’est déjà plus compliqué…).

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