Les copains d'abord« Heureusement, j’avais des copains », ces mots m’ont traversé l’esprit dans le bus, alors qu’il empruntait l’espèce de courte corniche d’où l’on peut voir une bonne partie de la ville. Il y a longtemps, je passais par-là, cheveux au vent sur ma mobylette, pour me rendre à mon travail de pion dans un collège sur les hauteurs. J’avais à peine vingt ans. Je n’avais guère d’ambition, plus ou moins conscient de mes limites intellectuelles et de celles que vous impose la naissance dans un milieu dit « modeste ».
Ma vie n’était pas heureuse. J’étais un étudiant sans enthousiasme. J’avais de-ci de-là des copines, des relations épisodiques, tendres et cruelles. Normal, à cet âge on cherche beaucoup, on essaie. Les seuls moments de vrai bonheur dont je me souviens étaient ceux où je jouais mes chansons avec des copains. Nous répétions régulièrement, les soirs, avec l’envie plus ou moins avouée de faire carrière. Ce projet (comme on dit aujourd’hui) donnait un sens à ma vie qui n’en avait pas beaucoup. Nous travaillions énormément. A notre manière nous apprenions la musique, tardivement et mal. J’en garde des séquelles.
J’écrivais fiévreusement des chansons, évidement géniales, et comme personne n’en avait écrit avant ! Et mes copains m’accompagnaient.
Ensuite, nous nous sommes perdus de vue, peut-être même perdus tout court. Toutes les amitiés finissent de la sorte, les amours bien souvent aussi. Pour notre génération, avoir fait de la musique à vingt ans avec des copains et les avoir perdus de vue ensuite est une chose bien banale. Je dirais bien que nous fûmes emportés dans Le Tourbillon de la vie, mais rien ne m’a semblé bien tourbillonnant. Les eaux étaient plutôt calmes, même stagnantes.
« Heureusement, j’avais des copains », cette pensée m’a donc traversé l’esprit, surgie de je ne sais où elle remontait à la surface sans me demander mon avis pour dire sa part de vérité et me parler de ceux que j’avais presque oubliés, mais qui à leur manière ont tant compté pour moi. Certains ont déjà disparu ai-je entendu dire, d’autres sont encore dans le coin, quelque part, anonymes. Je les serrerais bien dans mes bras, mais ça n’était pas dans nos manières et de toute façon il est trop tard. Il est souvent trop tard, tout va trop vite. D’ailleurs le bus est déjà dans un autre quartier et il faut que je fasse attention à ne pas manquer l’arrêt auquel je dois descendre.

Pierre Delorme

4 commentaires »

  1. Un partageux dit :

    Pierre,

    Dans votre précédent billet vous faisiez part de scrupules qui vous honorent. En vous inquiétant pour l’avenir de jeunes dont vous craignez qu’ils ne se fourvoient et ratent ainsi une marche dans l’escalier social. (On n’ose plus parler de l’ascenseur de même bois toujours en panne.)
    Imaginons que des gens d’âge mûr aient alors aimé vos chansons au point de vous encourager à persévérer, de vous donner des conseils, de vous adresser au département chanson d’un conservatoire. ;o)
    « Ce projet (comme on dit aujourd’hui) donnait un sens à ma vie qui n’en avait pas beaucoup. » Vous n’auriez pas craché sur ces personnes qui vous donnaient une si belle raison de vivre. Et ces longues répétitions avec des copains valaient bien mieux qu’un naufrage se concluant par une tentative de suicide, non ?
    Bonne semaine.

  2. Duino Ģaëtane dit :

    Ce texte est touchant. Monsieur Pierre Delorme, vous venez d’entrer dans la « famille  » de certains amis et dans la mienne, c’est certain… Merci à vous ! Cette rubrique de  » Crapauds et Rossignols  » à toujours ma préférence sur les informations de FB !!!

  3. Frédéric Pagès dit :

    C’est presque une chanson cette chronique, cher Pierre Delorme. Elle m’en rappelle une (de chanson) de Bécaud: « Hey mon frère ». Un jour je l’ai entendu la chanter en public, presque chuchotée, avec une rage contenue et une intensité étonnante:
    https://www.youtube.com/watch?v=CLRLhdW7n6s

    En 2’30, elle résume assez bien la situation…

  4. Danièle Sala dit :

    Eh oui, quand on repasse sur les chemins de sa jeunesse, on compte les copains , ceux qu’on a perdus en route, et combien sont précieux ceux que l’on a pu garder ! « J’écrivais fiévreusement des chansons, évidement géniales, et comme personne n’en avait écrit avant ! Et mes copains m’accompagnaient. » . Mais oui, Pierre, elles sont géniales vos chansons !

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