La planteOn pourra longtemps se poser la question de savoir si les artistes d’aujourd’hui, ou même un peu d’hier, qui pratiquent la chanson dite de qualité, ont autant de talent que les « grands » de la chanson des années cinquante et soixante, qui restent des références absolues dans ce domaine (Brel, Brassens, Ferré, Leclerc, Nougaro, Béart). Nous ne saurons jamais la réponse, cela reste du « C’est peut-être », comme chantait Allain Leprest.
Le développement du talent est une question de terreau, d’exposition, de climat, comme pour les plantes. Les « grands » évoqués plus haut ont connu le climat favorable, la bonne terre. Ils ont pu se développer. Ils n’ont pas débarqué un jour avec l’ensemble de leur œuvre déjà toute faite. Ils ont connu un premier succès auprès des gens du métier et du public, et adossés à ce succès ils ont pu ensuite « grandir », écrire les chefs-d’œuvre de leur maturité (artistique), qu’ils n’auraient sans doute pas écrits dans d’autres conditions. Parmi ceux qui ont suivi et qui n’ont pas réussi à toucher (pour diverses raisons ) le grand public, il y en avait certainement, forcément, quelques uns qui avaient le potentiel pour « grandir » autant qu’eux, mais la mauvaise exposition les a laissés s’étioler avant l’âge, et même parfois s’aigrir. On ne saura donc jamais s’ils avaient ou non l’étoffe pour devenir aussi importants que leurs prédécesseurs*.
Le climat, l’exposition, le terreau, changent au fil du temps, et ce sont alors d’autres « plantes », différentes et situées « ailleurs », qui se développent. Un artiste ne tombe pas du ciel avec son œuvre, il est un être social comme les autres et il est façonné par la société dans laquelle il vit et évolue, il se développe, et son œuvre aussi, selon les possibilités et les impossibilités de son environnement. Pour ces gens qui ont choisi d’être artiste et de s’exprimer dans le même idiome que les modèles du passé, les conditions ne sont plus les mêmes et l’environnement a changé, l’équivalence de leur talent avec celui des « grands » restera une simple hypothèse**. On ne se le saura jamais.

Pierre Delorme

Tout le monde n’a pas cette étoffe-là. Vu d’aujourd’hui, il ne reste bien sûr de cette époque que les « grands », mais ils n’étaient pas seuls à chanter ce type de chansons, et malgré des conditions favorables à l’éclosion et au développement des talents, nombreux sont ceux qui n’eurent pas l’étoffe suffisante et passèrent à la trappe, comme passeraient à la trappe la plupart des artistes de chanson de qualité d’aujourd’hui dans des conditions similaires.

** Autant le succès peut donner des ailes à un créateur et permettre à son travail de se développer et trouver un écho plus grand encore dans le public, autant l’absence de reconnaissance peut l’enfermer dans un statut d’incompris, voire, plus ou moins inconsciemment, de « maudit », dont l’œuvre au lieu de s’épanouir se racornit dans la solitude et l’exaspération de l’attente, sans que l’on puisse savoir ce qu’elle serait devenue en cas de succès auprès d’une large audience.

4 commentaires »

  1. Chris Land dit :

    Penser aussi à prendre en compte le phénomène « éphémère » ou « durable »…
    Des artistes comme Caussimon, Debronckart, Fanon, ou Stéphane Reggiani, par exemple, continuent à être interprétés par une nouvelle génération de chanteuses et chanteurs. Certaines de leurs chansons sont fredonnées, sans qu’on connaisse forcément leurs auteurs…
    Sans avoir reçu la consécration de leur vivant (Leprest est de ceux-là), leur « œuvre » s’inscrit dans la durée et leur survit ponctuellement et probablement leur survivra ici et là.
    Dans l’évocation des « grands anciens », Barbara jamais ou rarement citée…

    • administrateur dit :

      L’article émettait l’hypothèse que selon qu’elle rencontre ou non le succès l’œuvre d’un artiste n’est pas la même. Être reconnu ou non n’est pas anodin et a forcément une influence sur ce que produit un artiste. Dans le cas de ceux que vous évoquez, on ne saura jamais ce qu’ils auraient écrit s’ils avaient rencontré le « grand public », et s’ils avaient vraiment l’étoffe pour devenir aussi « grands » que les « monstres sacrés » de la chanson.
      Pour ma part, je n’associe pas Caussimon aux noms que vous citez. Par la voix de Ferré, Caussimon a touché le grand public. Et lui-même dans les année soixante-dix a chanté devant devant des salles combles (de taille importante), sa chanson Les Cœurs purs a été beaucoup diffusée à la radio.
      Le fait que les chansons de Fanon, Leprest, Stéphane Reggiani, et Debronckart soient reprises par d’autres est un signe indéniable de leur qualité, cependant ça n’est pas une garantie de leur pérennité possible (surtout qu’elles sont reprises par des artistes peu ou pas du tout connus).
      Des Trenet, Brel, Brassens, Ferré, que reste-t-il vraiment aujourd’hui, notamment auprès de la jeunesse ? Une, deux, voire trois chansons, dans le meilleur des cas. On peut donc avoir des doutes sur la survie de celles de ces auteurs « méconnus » dont vous parlez. On peut la souhaiter, bien sûr, mais des désirs à la réalité, il y a loin.
      Pierre Delorme

  2. Frédo dit :

    Bonjour,
    Comme cela est bien dit

  3. Danièle Sala dit :

    Il n’y aura jamais plus de Ferré, Brassens, Barbara etc. Et même de Piaf. Mais tous ces « Grands » ont greffé de belles pousses qui ne demandent qu’à être cultivées pour donner leurs fruits. Et pour cela, il faut de bons jardiniers, des distributeurs et des amateurs pour consommer ces fruits.

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