La critiqueQue l’on soit crapaud, que l’on soit rossignol, que l’on soit enchanteur, que l’on soit enchanté, chacun tourne en rond autour de « ses » chansons, celles d’hier et celles d’aujourd’hui qui lui semblent en être l’écho. On s’imagine en spécialiste, en amateur éclairé, ou encore en dilettante appliqué de la « chose chantée », et qu’on en connaisse un brin ou que l’on soit un ignorant qui s’ignore, on gobe la manne qui tombe du ciel des festivals ou des plafonds des appartements qui chantent.
Le mauvais peut bien côtoyer le meilleur, cela n’a guère d’importance, tout est dégusté, photographié et commenté, à égalité, avec les mêmes mots, les mêmes clichés, exprimant le même désir d’aimer, quoi qu’il arrive, tout ce qui chante dans la « marge ». Les chanteurs sont tous de « superbes artistes », « beaux et généreux », et j’en passe !
Au prétexte qu’il en faut pour tous les goûts, qu’il vaut mieux parler de ce que l’on aime plutôt que de « flinguer » ce que l’on n’aime pas, le seul mode admiratif est de mise dans l’écriture qui dit la « chanson ». Entre aimer et ne pas aimer, il semble qu’aucune alternative ne soit possible, aucune nuance. Si l’on décide d’aimer un artiste, on aime toute sa production, l’admiration et le soutien sont sans faille. Si l’on n’aime pas, on ignore. Cette absence de sens critique est évidemment dommageable pour les articles « chanson » qui se ressemblent tous et sont pratiquement interchangeables d’un artiste à un autre. Mais le plus grand dommage est, à mon avis, subi par les artistes eux-mêmes. Dire leurs qualités et leurs points forts est très bien, mais pourquoi ne pas pointer aussi les faiblesses de leur production, leurs limites musicales ou textuelles, ou encore celles de leur style d’interprétation? Autant de choses qui, dites avec clarté et bienveillance, pourraient aider ces artistes* à progresser, dépasser leurs limites, et à éventuellement toucher un public populaire plus large et même quitter un peu cette « marge », dont il est un peu trop facile de dire que seul le grand méchant show-business les y confine. Combien d’auteurs remarquables mais piètres mélodistes gagneraient à confier leurs « paroles » à des compositeurs, et combien de magnifiques interprètes gagneraient à faire travailler ou retravailler leurs textes par des auteurs de talent? Combien, qui écrivent de bonnes chansons, gagneraient à être chantés par d’autres? Pourquoi ne pas le dire?
Autant de points de vue critiques et de réflexions qui, sans empêcher la louange, pourraient aider les artistes à progresser. Tout le monde y gagnerait, le public, ceux qui écrivent et ceux qui lisent les articles, et, au bout du compte, les artistes eux-mêmes. Ça serait peut-être un premier pas pour essayer de sortir la chanson de « parole » de l’ornière dans laquelle elle est tombée et semble ne plus pouvoir sortir.
Mais on peut souhaiter surtout que la jeunesse (sous forme de public) vienne prêter main forte dans cette tâche à tous les sexagénaires, voire septuagénaires, qui n’auront bientôt plus la force d’organiser des festivals ou gérer des lieux consacrés à ce type de chanson, et où les concerts commencent à ressembler à des réunions du troisième âge.

Pierre Delorme

*A la condition qu’ils aient suffisamment d’humilité pour, au moins, regarder d’un peu près ces réserves concernant leur travail, avant de décider s’ils ont envie d’en tenir compte ou non.

5 commentaires »

  1. Salut, les deux dernières lignes sous la signature, résument bien toute la difficulté de la chose. Et sa portée, un concert n’a pas été réussi? C’est peut-être un mauvais soir… J’ai une expérience très récente, une artiste vue deux fois, en mai et cette semaine, deux concerts très différents, le deuxième n’était pas raté, mais très différent du premier, il se trouve qu’elle revient dans 8 jours, j’irai donc voir ce qui se passe. Il me semble que dans cette approche « critique » il faut qu’il y ait une confiance entre les parties, sinon ça sert à rien, l’artiste a autour de lui une « famille » qui l’a conforté dans ce qu’il fait, et c’est pas facile d’apporter un bémol dans l’appréciation. Mais c’est une question permanente, que j’aime ou pas, me semble secondaire, y a des trucs que j’aime pas, mais je vois que c’est bien fait, pour d’autres… Donc mon avis n’est que mon avis de plumitif égotiste. Il est arrivé aussi qu’un premier album ne m’ait pas emballé du tout, mais qu’ensuite, je sois devenu « fan » sans réserve… Le contraire peut arriver aussi… Rien n’est jamais figé. Enfin j’espère.

  2. Chris Land dit :

    Pas d’ac’ (comme d’hab’) !
    « Si l’on décide d’aimer un artiste, on aime toute sa production, l’admiration et le soutien sont sans faille. Si l’on n’aime pas, on ignore »…
    Le raccourci est vraiment caricatural.
    Je connais pas mal de personnes, dont je fais partie, plutôt nuancées dans leurs propos (dont l’un des trois gars…) qui disent n’aimer qu’une période des chansons de Ferré, ou Gainsbourg, ou Trenet, ou Perret, ou Leprest… oui, même Leprest… !
    Le propos est vraiment partial !
    Et toc !

  3. Danièle Sala dit :

    Y’a du vrai au niveau des critiques, mieux vaut qu’elles soient constructives , ça fait avancer, et l’on peut critiquer sans insulter ou être grossier, je suis d’accord aussi avec le fait qu’il y a de bons paroliers, de bons mélodistes, et il y en a même qui sont les deux à la fois, mais pas toujours, et que les uns avec les autres pourraient donner le meilleur. Pour « le soutien sans faille » d’un artiste, je suis plus nuancée, je n’aime pas tout de Lavilliers, de Perret, de Gainsbourg, par exemple, mais j’aime tout d’Anne Sylvestre ou de Leprest. Et il m’arrive d’apprécier les chansons qu’écoutent mes enfants ou mes petits-enfants, et vice versa. Alors, tout n’est pas perdu !

    • administrateur dit :

      L’article ne concerne que l’absence de « critique » dans le petit monde de la chanson « de parole ». Les artistes que vous évoquez (Perret, Lavilliers, Gainsbourg, ou encore Trenet et Ferré dans le commentaire précédent) sont des artistes qui ont rencontré le succès auprès du « grand public », ils ont eu une grande audience populaire. En revanche, Allain Leprest et Anne Sylvestre appartiennent au petit monde de la « chanson française de qualité » (ce qui n’a rien de déshonorant, mais n’a rien à voir avec le monde des artistes cités plus haut) et votre « soutien sans faille », tout à votre honneur, (« J’aime tout d’Anne Sylvestre ou de Leprest ») tendrait à confirmer ce qui est dit dans l’article. Je crois qu’il faut peut-être faire une distinction entre s’intéresser à tout ce que produit un artiste et « aimer » tout ce qu’il fait. Mais ça n’est qu’un point de vue, bien sûr. Pierre Delorme

      • Danièle Sala dit :

        D’accord, il est plus juste de dire « s’intéresser à tout » qu’« aimer tout », et il y a des degrés dans « aimer », il y a des chansons coups de cœur dans mon panthéon, qui peuvent être grand public ou du « petit monde », des chansons qui touchent pour des raisons propres à chacun , et là, c’est subjectif .

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