Photo Dominique Flahaut

Photo : Dominique Flahaut

Lorsque Jean-Michel Piton apparaît pour un spectacle consacré à Bernard Dimey, les Parisiens en âge d’avoir fréquenté la Butte-Montmartre jusqu’aux années 70 ne peuvent manquer de faire le rapprochement entre barbe fournie et silhouette arrondie que l’artiste affichait ce soir-là sur la scène du Forum Léo-Ferré et que le poète promenait naguère dans les rues en pente du quartier des Abbesses. Mais on aurait tort de ne voir qu’une sorte de similitude physique entre ces deux personnages. Il y a longtemps, en effet, que Jean-Michel Piton s’est penché sur l’œuvre de Bernard Dimey. Il a mis le poète en musique (La Tamise), lui a rendu sans doute le plus bel hommage en chanson (Lepic) et lui a déjà, par le passé, consacré quelques soirées.
Dans le nouveau spectacle qu’il propose, L’Homme de la manche*, auquel les responsables des divers festivals encore vivants seraient bien avisés d’assister, Jean-Michel Piton, discrètement et subtilement accompagné par Nathalie Fortin au piano et Bertrand Lemarchand à l’accordéon, chante et dit le poète de la Butte comme personne, avec gouaille, émotion, humour et finesse, en illustrant toujours au mieux cette poésie tour à tour empreinte de camaraderie masculine, de nostalgie, de rigolade, de réflexion sans illusions sur le genre humain, profonde et mélancolique ou alcoolisée.
Ici, de très larges extraits du long et formidable poème en prose A l’heure des ivrognes servent de fil conducteur au spectacle, extraits dans lesquels Jean-Michel Piton vient glisser çà et là, de façon à fournir au spectacle une dynamique qui jamais ne s’essouffle, les vers plus classiques de Dimey qui nous entraînent dans la compagnie des prostituées, des piliers et philosophes de comptoir, des voyous, des paumés, des humbles au cœur pur, tout ce monde des heures tardives et souvent arrosées qui peuple la poésie du Montmartrois d’adoption, et sur lequel il pose un regard attendri et sans jugement.
Si la voix de Jean-Michel Piton, qu’on sait puissante, traduit à merveille les propos des poivrots forts en gueule du monde de la nuit, elle sait aussi prendre ce qu’il faut de douceur et de mélancolie, verser dans le sarcasme aviné ou la supplique pas très catholique lorsqu’il s’agit d’évoquer tour à tour les amitiés d’outre-tombe du poète, Hugo, Balzac et Dumas (J’ai trois amis), de revisiter l’histoire de France après boire (Histoire de France d’ivrogne), de se remémorer ses Châteaux d’Espagne, d’implorer la pitié d’un Ciel auquel Dimey disait pourtant ne pas croire (Seigneur, ayez pitié) – l’un des moments les plus intenses et émouvants de la soirée. C’est, selon les moments, généreux, nostalgiquement émouvant, poignant (le texte final, Les Pieds devant, en aura ce soir-là bouleversé plus d’un) ou drôle. Bref, c’est magnifique !
En onze années de spectacles organisés au Forum Léo-Ferré, qui a tout de même connu de nombreux très beaux moments, rarement il m’aura été donné d’assister à un triomphe comme celui qui fut réservé à l’artiste à l’issue de cette soirée du 27 mars dernier. Et je vais vous confier une chose : c’était amplement mérité !

Floréal Melgar

* Ce spectacle sera reprogrammé au Forum Léo-Ferré les 2, 3 et 4 octobre prochain.

6 commentaires »

  1. À la lecture de ce charmant billet, on peut espérer que Jean-Michel Piton aura la bonne idée de publier un cd avec ce répertoire Dimey, pour tous ceux qui ne peuvent pas assister au spectacle ou ceux qui voudront se le repasser.
    Un spectacle, c’est bien, mais un cd, c’est mieux. Ça a la vie plus longue, et ça se propage plus facilement. Je verrais bien un album avec uniquement les chansons, car les monologues passent mal la rampe du disque.
    Vivement un condensé audio Dimey-Piton !

  2. Manon dit :

    Des lignes fines…
    Des mots cyclopéens…
    Une critique digne et gigantesquement méritée, dédiée au talent herculéen de Jean-Michel Piton, ce monstre sacré de la chanson française… trop méconnu pour l’ampleur de sa valeur.
    Merci pour ces lectures charnelles 😉

  3. Cher Floréal, je partage chaque mot de ta critique. En effet, en fermant les yeux pendant tout le spectacle, j’ai eu la sensation d’entendre, de voir Bernard Dimey en face de moi ! Quel bonheur ce spectacle et je déplore, aussi, que quelques festivals l’aient oublié dans leur programmation.
    Concernant la requête de Francis, ce n’est pas un CD qu’il faut mais un DVD. L’interprétation est si magistrale, digne et même supérieure à des artistes de plus grand renom que Jean-Michel.
    A voir et revoir sans modération !

  4. Dans le meilleur des mondes, le mieux serait un CD et un DVD dans le même coffret.
    Mais s’il ne faut qu’en prendre un, je choisis le CD, moins cher, plus pratique que le DVD.
    Et puis, soyons honnêtes : combien de fois regarde-t-on un dvd de spectacle ? Une fois ou deux maximum. Ensuite, ça prend la poussière.
    Tandis qu’un CD se concentre sur l’essentiel : les chansons. On peut les réécouter mille fois, les apprendre par coeur. Et même, les trimballer dans son iPod ou sa voiture. Ainsi, avec un CD Piton/Dimey, sa poésie pourrait courir les rues de nouveau.
    Pour un CD, il faudrait une sélection sévère, en se concentrant sur les chansons dont les musiques sont composées par Piton. Les reprises, pour un spectacle, ça passe, mais pour un CD il vaut mieux offrir du frais.
    Longue vie à Dimey et Piton !

  5. Danièle Sala dit :

    Je constate que les deux articles que j’ai lus sur ce spectacle sont unanimes, Jean-Michel Piton est habité corps et âme par Dimey, et vous faites bien de rappeler que « les responsables des divers festivals encore vivants seraient bien avisés d’assister à ce spectacle » .
    https://leblogdudoigtdansloeil.wordpress.com/2015/10/05/piton-dimey-lhomme/

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