9782749128320J’avoue n’avoir jamais lu, avant celui-ci*, le moindre ouvrage consacré à Léo Ferré.  Sans doute parce qu’il n’est pas mon préféré parmi les « grands », mon oreille se tournant plus volontiers du côté de Sète que de Monaco ou Bruxelles. Aussi, peut-être, à cause de quelques extraits parcourus ici et là, qui laissaient trop entrevoir, à mon goût, une forte tendance au dithyrambe. L’admiration appuyée envers les « monstres sacrés » ne s’accorde que très rarement avec l’objectivité. Mais la collection dirigée par Jean-Paul Liégeois aux éditions du Cherche Midi nous a habitués depuis quelque temps à une qualité certaine, que la signature de Jacques Vassal, cette fois encore, vient confirmer.
« Ce livre n’est pas tout à fait une biographie », nous prévient d’emblée son auteur, qui ajoute avoir « voulu offrir l’histoire d’une vie (quand même, forcément), celle de la construction et du devenir d’une œuvre, et aussi celle d’une génération qui a grandi, changé, évolué, en compagnie de cet artiste ». On suit donc ici le parcours de Léo Ferré, minutieusement relaté, de son enfance monégasque à sa mort en Toscane (un 14 juillet !), sans que Jacques Vassal n’oublie jamais de rappeler le contexte politico-social de chacune des époques traversées, fournissant ainsi certains repères indispensables à une meilleure compréhension d’une partie de l’œuvre de l’artiste. Tout nous est donc conté de ses rencontres marquantes, ou décevantes, de ses amitiés, durables ou non, de ses détestations, souvent véhémentes, de ses débuts difficiles dans la chanson, puis de ses démêlés avec ses producteurs, et bien sûr de la naissance des chansons et de ses créations musicales, où le lecteur pourra glaner une foule de précisions. Jacques Vassal n’oublie pas d’évoquer par ailleurs certains aspects de la vie privée de Léo Ferré et de son rapport avec les femmes, principalement à travers ses trois mariages.
Mais, c’est bien connu, tout commence par l’enfance, qui marque chacun de nous durablement. On en retient surtout ici le rôle d’un père fort peu sympathique, autoritaire et catholique pratiquant, qui enverra son fils dans ce que Léo Ferré appellera plus tard « une prison », ce pensionnat religieux de Bordighera où il passera dix longues années de ses enfance et adolescence. Cela ne comptera pas pour rien, on s’en doute, dans la haine que nourrira le futur auteur de Ni Dieu ni maître envers des prêtres qui, au passage, dispensaient à ces proies faciles que sont les enfants des « cours particuliers » très… intimes et pas très… catholiques.
Des premières rencontres liées à sa vocation de chanteur et de musicien, on s’amusera du rôle de prophète approximatif joué en 1941 par un Charles Trenet hautain qui, après avoir écouté Léo Ferré interpréter quelques-unes de ses premières chansons, lui assénera sèchement : « C’est très bien, mais je dois vous dire que vous n’interpréterez jamais vous-même vos chansons. » Cinq ans plus tard,
Léo Ferré fera une rencontre autrement plus profitable, celle de Jean-Roger Caussimon. La règle de l’époque étant alors de confier ses chansons à des interprètes, hommage est rendu aux tout premiers à croire alors en son talent en une période où il galère : Edith Piaf, Renée Lebas et Henri Salvador, avant que Catherine Sauvage, un peu plus tard, lui permette de décoller.
On pourra être surpris, par ailleurs, d’un éveil relativement tardif à la politique chez cet homme que sa profession de foi libertaire caractérisa grandement.
Léo Ferré a déjà 29 ans, en effet, quand arrive la fin d’une guerre qu’il traverse sans qu’on lui connaisse jusque-là d’engagement particulier, mis à part ce bref et surprenant compagnonnage – peu ardent, il est vrai – avec les Camelots du roi.
Il faudra attendre le 11 novembre 1946 pour le voir, pour la première fois, participer à un gala de soutien à la Fédération anarchiste, organisation qu’il soutiendra toute sa vie.
Les amitiés, avec leur lot de fâcheries et de réconciliations, notamment avec ses proches que furent Paul Castanier ou Maurice Frot, sont ici largement évoquées, sans que Jacques Vassal, au contraire de certains thuriféraires de Léo Ferré, ne se mêle de prendre parti. De ses rapports avec ses amis, proches ou plus éloignés, on retiendra toutefois la confirmation que l’artiste savait se montrer parfois fort désagréable. Maurice Frot, à la veille d’un gala organisé par lui contre la peine de mort, en fera les frais à travers une réflexion peu glorieuse balancée par Ferré au micro d’une radio. Marc Robine, également, aura eu l’occasion de s’en apercevoir. A contrario, Léo Ferré souffrira à n’en pas douter du fait que Georges Brassens restera sourd à ses appels à faire naître entre eux une réelle amitié. Pas d’ambiguïtés, en revanche, dans ses rapports avec Jacques Brel, qui vouera
à Léo Ferré – rebaptisé « Léon » avec mépris – une inimitié certaine.
Dans son évocation de la vie privée de Léo Ferré, Jacques Vassal, là encore, s’en tient aux faits avec une parfaite honnêteté, se gardant bien de tout jugement, ce qui ne fut et n’est toujours pas le cas, de la part des inconditionnels, lorsqu’il s’agit, en particulier, de rappeler la tragédie qui mit fin à sa vie commune avec Madeleine, sa deuxième épouse.
De nombreuses pages sont bien sûr consacrées à l’œuvre artistique de Léo Ferré. Jacques Vassal ne cache rien, ici, de son admiration pour le musicien et le poète,
à qui il rend un hommage sincère et appuyé. On pourra néanmoins lui faire le reproche, si l’on préfère les chansons de facture classique aux textes longs, davantage dits plutôt que chantés, d’avancer une inutile et très discutable appréciation lorsqu’il affirme « que l’ennui et l’incompréhension [que suscitent parfois lesdits textes longs] ne guettent que ceux qui n’ont pas le temps ou pas le désir d’explorer tout Ferré ». On sait gré à l’auteur, en revanche, de nous inviter le plus souvent à la réflexion, à travers la sienne propre, sur de nombreux aspects de la vie et surtout de l’œuvre de Léo Ferré. Et de soulever aussi quelques questions, comme lorsqu’il esquisse cet aspect semble-t-il peu abordé des rapports à l’argent de cet anarchiste déclaré.
Jacques Vassal a complété son livre avec quelques courtes biographies des poètes mis en musique par Léo Ferré et de ses musiciens classiques préférés. Y figurent aussi les textes intégraux de deux entretiens de 1971 et de 1987 avec l’auteur, et quelques témoignages de proches ou d’artistes qu’il a grandement influencés.
Le tout forme un livre essentiel pour qui souhaite faire connaissance ou connaître un peu mieux cet immense artiste.

Floréal Melgar

* Léo Ferré, la voix sans maître, de Jacques Vassal (avant-propos de Guy Béart), éditions du Cherche Midi, collection « Chants libres » dirigée par Jean-Paul Liégeois.

A lire : Je n’suis pas Léo Ferré, de Maurice Frot, Le Fil d’Ariane, 2001 ; réédité sous le titre Comme si je vous disais, L’Archipel, 2008.

1 commentaire »

  1. Fabre Christine dit :

    Je confirme la grande qualité de ce livre qui effectivement nous donne à connaître cet artiste dont l’enfance fut difficile. Le contexte politico-social est essentiel dans cette « bio » qui nous permet de mieux comprendre l’évolution particulière de notre « grand ». A conseiller à tous les amoureux de la belle et bonne chanson.

Soumettre un commentaire concernant Fabre Christine »