Bob Dylan et Hugues Aufray, à Paris, en 1964. Cette photo de Tony Frank figurant sur la pochette de l'album « Aufray chante Dylan »

Bob Dylan et Hugues Aufray, à Paris, en 1964.
Cette photo de Tony Frank figure sur la pochette de l’album « Aufray chante Dylan »

Pourquoi Hugues Aufray s’enthousiasme-t-il pour le très jeune Bob Dylan qu’il découvre à New York, en 1962, dans un Greenwich Village en plein Folk Revival ? Peut-être parce qu’il est, comme lui, doué d’une voix… singulière. L’histoire ne le dit pas. Ce qu’elle retient, en revanche, c’est qu’Hugues Aufray n’aura dès lors de cesse que de faire partager sa découverte. Son premier essai, N’y pense plus, tout est bien (Don’t Think Twice, It’s All Right), en février 1964, ne sera pas transformé. Un mois plus tard, c’est Richard Anthony qui rafle la mise avec Écoute dans le vent. Mais sa version pépère est bien loin du Blowin’ in the Wind originel, qui s’est répandu sur les campus américains avant de devenir le chant de ralliement des militants des droits civiques. Et ce n’est pas la reprise du même titre par les Trois Ménestrels ou celle de Farewell Angelina par Nana Mouskouri qui vont changer la donne. Non, c’est à Hugues Aufray de s’y coller. Il appelle Pierre Delanoë. Ensemble, ils traduisent onze chansons.
L’album Aufray chante Dylan, publié en 1965, est un énorme succès. Il s’ouvre 
sur La Fille du Nord (Girl from
 the North Country) dont la rumeur colporte que le Maître la considère comme la meilleure version jamais enregistrée de sa chanson. On a ergoté et on ergote encore sur la qualité des adaptations du tandem Aufray/Delanoë. Il n’empêche : dans un pays où d’aucuns se demanderont si avec Like a Rolling Stone, Bob Dylan insinue qu’il préfère Mick Jagger à John Lennon, leur travail de défricheurs n’aura pas été inutile. D’autant qu’il a donné des idées à d’autres, qui se sont penchés sur l’œuvre de l’enfant de Duluth (Minnesota) avec plus ou moins de bonheur et de persévérance.
En 1966, Johnny Hallyday livre un anecdotique Maintenant ou jamais (If You Gotta Go Go Now). Marie Laforêt chante joliment D’être à vous (1969), mais le texte de Jean Schmitt est bien trop loin de l’original pour donner une idée, même vague,
de la poésie bondissante d’I Want You. Graeme Allwright, le mieux armé pour l’exercice (il maîtrise à la perfection les langues de départ et d’arrivée) ne traduira finalement que trois titres : Who Has Killed Davy Moore? (Qui a tué Davy Moore ?) en 1966, Man Gave Names to All The Animals (L’Homme donna des noms aux animaux) en 1992, et Soufflé par le vent (Blowin’ in the Wind) – que l’on peut entendre sur l’album Des inédits… Pour le plaisir (2008).
Mais d’autres ont relevé le défi. À commencer par Serge Kerval. Aujourd’hui bien oublié, ce Breton, décédé en 1998, avait une « belle voix », parfaite pour chanter les « Chansons des pays de France » (4 volumes à son actif), Théodore Botrel ou Musset, mais peut-être un peu trop lisse pour Dylan. Son Serge Kerval chante
Bob Dylan
(1972) a pourtant été plébiscité : moins variétés, plus fidèle, soutenait-on. Voire. Quand Obviously Five Believers est rendu par Le Chimpanzé noir et I Want You par Je T’aime, on peut avoir quelques réserves…
I Want You, Francis Cabrel l’a traduit par Je te veux. Littéral… mais juste ! Son album Vise le Ciel, paru en octobre 2012, a reçu un accueil mitigé. Pourtant, le natif d’Agen a quelques atouts. Tombé dans Bob Dylan à treize ans, il n’en est jamais revenu. Il partage avec son idole l’art de placer ses phrases par rapport au rythme (essayez donc de le suivre de la voix sur Un simple coup du sort…). Et puis… son accent du Sud est plus authentique que celui que le vieux Bob s’était bricolé dans sa jeunesse.
Reste Hugues Aufray, qui a relevé son propre défi en 1995 avec Trans Dylan. Et là, quand on l’entend traduire « How does it feel / How does it feel » par « Où vont ces
files / Ces sans-domicile »
, on est un peu… gêné. Mais grâce à La Fille du Nord, il lui sera beaucoup pardonné.

René Troin

5 commentaires »

  1. Dans les adaptations en français, récemment le chanteur suisse Pascal Rinaldi a fait très fort avec son album-hommage Traces. Pour moi, tout y est, musicalité, swing, respect du propos, inventivité dans les assonances ; voir son adaptation de I want you ici : http://www.pascalrinaldi.ch/traces.html

    • René Troin dit :

      L’article est centré sur des adaptateurs ayant consacré un (ou plusieurs) album(s) à Bob Dylan. Pour les autres, outre Pascal Rinaldi, on peut citer Sarcloret (tiens ! encore un Suisse) qui s’est attaqué, lui, à It’s Alright, Ma (I’m Only Bleeding), devenu Tout va bien.

  2. patrick ochs dit :

    Hello René. Si quelqu’un veut les accords pour la guitare de La Fille du Nord et de Santiano, je me tiens à votre disposition. Je connais aussi ceux du Gorille du grand Georges (ah! qu’il nous manque celui-là !). Je me déplace, avec ma guitare, mais pas trop loin quand même ! Amicalement. Patrick Ochs

  3. Didier NICOLAS dit :

    Bob Dylan, 72 ans, « celui qu’Obama a qualifié lui-même de plus grand musicien américain de l’histoire », a été décoré mercredi 13 novembre 2013 par la ministre de la Culture, en présence d’Hugues Aufray, 84 ans, ami de longue date, et de Christiane Taubira. Une décoration remise alors que le chanteur se produisait dans la capitale.
    « Mieux que quiconque, vous incarnez, aux yeux de la France, cette force subversive de la culture qui peut changer les gens et le monde », a déclaré la ministre Aurélie Filippetti.
    Moi je dis, après une prestation pareille, vivement qu’on l’enterre, pour qu’il nous manque enfin !…

  4. Sarclo dit :

    Quelle tristesse que René Troin ait lâché l’affaire, j’aurais bien voulu lui chanter tout mon bazar de traductions de Dylan. Et merde.

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