Scolopax_rusticolaDepuis quelque temps, les gens qui causent dans le poste ont pris la sale manie d’interrompre les chansons avant qu’elles soient terminées. Non pas pour reprendre la parole avant la fin des dernières notes, comme on faisait, il y a longtemps déjà, pour éviter les temps morts et ne pas perdre la dynamique de l’émission, mais pour arrêter carrément la chanson et n’en passer qu’un extrait, un ou deux couplets, pas plus. On dirait que les chansons ne sont plus là que pour permettre à l’animateur de reprendre son souffle et à l’auditeur de se reposer les neurones. Il faut dire que beaucoup de chansons d’aujourd’hui ne souffrent guère de ce manque de considération. Leurs paroles, qui s’égrènent comme un chapelet d’états d’âme (souvent sans âme ni état), pouvant être coupées sans grand dommage. Mais quand ce traitement est prescrit aux chansons anciennes, celles qui font partie du patrimoine, ça fait des dégâts. Parce que ça s’entend. Vu qu’elles ne sont pas sans queue ni tête, ces chansons-là. Elles ont un début, un milieu, une chute, parfois même elles racontent une histoire. Celle de L’Homme à la moto par exemple. Il n’y a pas si longtemps – c’était un matin sur la station de service public la plus écoutée de France –, le malheureux motard n’a pas même eu le temps de passer sous le train au passage à niveau que déjà la bécasse en chef (1) qui jacassait dans le micro avait repris la parole. Elle n’a pas prolongé la chanson tranchée net par un « etc. » un peu impatient, mais c’était tout comme. On pourrait nous rétorquer qu’on la connaît la fin de l’histoire – ce titre d’Édith Piaf fait partie du répertoire, c’est un classique (2). Que la diffuser dans son intégralité serait, comme qui dirait, inutile. Qu’un extrait suffit à l’auditeur qui pourra toujours compléter de mémoire.
Plus tard dans la même émission, la préposée au micro, qui recevait un invité, a prévenu ce dernier qu’elle allait lui poser « rapidement » une dernière question « avant qu’on écoute de la musique ». A croire que la question, tout comme la réponse pourtant sollicitée, n’avait pas vraiment d’importance. L’invité ayant eu le bon goût d’être bref, une nouvelle chanson, diffusée intégralement cette fois, a occupé les ondes, mâchouillée celle-là en anglais de France, de Navarre ou même d’Amérique, par une voix sans relief. De « la musique », quoi, comme avait promis la dame. Ou, si l’on préfère, de la chanson dont les mots ne comptent pas. Où ils font juste un fond sonore. Histoire d’accompagner l’auditeur que les gens de radio redoutent de voir fuir vers une autre longueur d’onde dès que « c’est trop long ». Ou vers une autre chaîne, d’ailleurs. Car la télévision n’est pas en reste. Voilà quelques années, sur l’un de ces plateaux où l’on papote en rond entre deux éclats de rire, un invité avait cru bon de demander à revoir Un régiment qui passe de Fernand Raynaud. Une fois contenté, il ne put s’empêcher de remarquer à haute voix que dans son souvenir la chose durait plus longtemps. « Vous avez raison, s’esclaffa l’animateur. Nous avions bien la version intégrale, mais ça dure sept minutes ! » Même quand c’est drôle, c’est trop long. Alors, pensez, les vieilles chansons pleines de mots dont plus personne n’use – maboul, blafard, parchemin, bagatelle, caboulot… –, les auditeurs vont décrocher. C’est du moins ce que croient les programmateurs qui pensent connaître les auditeurs mieux qu’eux-mêmes et qui savent ce qui leur plaît, même si eux l’ignorent ! C’est pour cette raison qu’on leur repasse souvent les mêmes choses, jusqu’à ce qu’ils comprennent que ça leur plaît. De la pédagogie de la répétition, en somme, comme à l’école. Nous, on aimait mieux la radio d’avant, celle qui savait parfois marcher en rêvant… Mais c’était avant. Et Avec le temps, va, tout s’en va… – Trois petits points de suspension pour ne pas dire « et cætera ».

 René Troin et Pierre Delorme 

 

(1) Il se trouve que c’était le tour d’une dame de prendre le micro, mais dans une autre tranche horaire, un bécasseau, sorti du même moule radiophonique, aurait fait pareil.
(2) Même si, soit dit en passant, il s’agit de l’adaptation, par Jean Dréjac, de Black Denim Trousers and Motorcycle Boots, cosigné par Jerry Leiber et Mike Stoller.

 

 

3 commentaires »

  1. Anne Bernard- Audigier dit :

    C’est tout à fait agaçant. On trouve la même sale manie dans les émissions littéraires ! Bravo, encore une fois, pour l’article !

  2. Chris Land dit :

    Dans ces émissions audio et surtout les visuelles, il faut comprendre que ce qui est important n’est pas l’invité(e) ni les réponses qu’il (elle) peut apporter, mais bien l’Animateur (avec A majuscule) et ses questions… C’est lui qui détient le pouvoir d’intéresser l’auditoire, masse indistincte que nous sommes…
    Martelant et mettant en pratique ce bon vieil adage inscrit au fronton de tous les studios : « C’est en tapant sur un clou qu’il s’enfonce… » !

  3. Norbert Gabriel dit :

    Enervement bien partagé… Il y a même parfois des chansons que quelqu’un a écoutées avant la diffusion, pour repérer un passage musical dans la chanson, et y glisser un babillage quelconque… et dans cet exercice de massacre, bécasses et bécassous partagent les mêmes travers. Y compris sur une radio de service public… ou de sévice public pour la chanson…

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