« Leurs chants sont plus beaux que les hommes », écrivait Nâzim Hikmet* dans son poème Le chant des hommes. Marc Servera, en écho, chantera « Les chansons sont plus belles que ceux qui les font  » ( Ratures , Lignes de partage, 2008). C’est sans doute vrai… Nous avons cependant connu des gens très bien dont les chansons étaient moins bien qu’eux. Et même des cons dont les chansons ne valaient pas grand-chose non plus.
De toute façon, même si l’on admet que « leurs chants sont plus beaux que les hommes », il reste à se mettre d’accord sur la beauté elle-même du chant. Ce qui est beau pour l’un ne l’est pas forcément pour l’autre. De plus, si l’on en croit Alfred de Musset, le chant se doit d’être le plus désespéré pour être le plus beau, « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux/ Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots », écrit-il dans La nuit de mai. Assertion d’où l’on pourrait déduire que si leurs chants sont plus beaux que les hommes, ils sont aussi plus désespérés et que les chansons sont plus désespérées que ceux qui les écrivent. Nous voilà beaux et pas loin d’être désespérés !
Lorsqu’on admire les chansons d’un saltimbanque on est souvent prêt à le parer de toutes les vertus, de toutes les tristesses et toutes les bontés, de tout ce qui fait les nobles vers qu’on trouve dans les chansons. Nous sommes ainsi faits que nous aimons admirer et que nous avons horreur d’être déçus. Il nous est donc très difficile de ne pas tout faire pour confondre les œuvres que nous aimons avec leurs auteurs. Il est rare d’entendre quelqu’un dire que les chansons de celle-ci ou celui-là sont très belles et émouvantes, mais que la personne elle-même est peu émouvante tant elle est imbuvable, prétentieuse et amère (non, non, nous ne dirons pas de noms !).
Les légendes vont bon train autour des artistes saltimbanques célébrés ou méconnus, et comme nous aimons bien nous faire raconter des histoires à dormir debout, nous donnons dans le panneau, voire embellissons le récit !
Nous savons maintenant grâce à une chanson célèbre que nous sommes une « foule sentimentale » et c’est sans doute « la soif d’idéal » qui nous pousse à vouloir faire les hommes aussi beaux que leurs chants et les chansons aussi belles que ceux qui les chantent. Les émotions, quand elles sont trop grandes pour nous, finissent par déborder du cadre de ce qui les a provoquées. C’est peut-être aussi une des raisons qui nous poussent à embrasser l’œuvre et son auteur d’un même regard d’amour et d’admiration.
Cependant, notons que dans le cas des saltimbanques célébrés et idolâtrés il arrive que l’amoureux soit très déçu lorsqu’il est confronté au personnage réel de l’artiste qui n’était pour lui jusqu’alors qu’un fantasme**. Cela se produit aussi avec les artistes de la marge du métier***, mais souvent leurs admirateurs déçus préfèrent ne pas raconter l’anecdote qui donna lieu à leur déception, pour ne pas « tirer sur une ambulance ». On peut raconter partout que le célèbre Tartempion s’est mal conduit, qu’on l’a vu de nos yeux vu ou qu’on l’a entendu dire, mais on hésite à proclamer que l’injustement méconnue Tartempionne, qui a refusé le showbiz (!), se conduit aussi parfois bien mal avec ses admirateurs ou les organisateurs. Cependant, quand un artiste, célèbre ou non, nous déçoit trop, ses chansons en font généralement les frais et nous ne les aimons plus !
Bref, regarder les choses en face, sans fard, ça n’est pas notre truc dès qu’il s’agit de chanson… nous sommes des rêveurs impénitents, des sortes d’ados attardés, et il faut bien reconnaître que si « leurs chants sont plus beaux que les hommes », nous nous efforçons, parfois au prix de contorsions admiratives compliquées, de rendre les auteurs aussi beaux que leurs chansons. Décidément, ce Nâzim Hikmet n’y connaissait rien !

Pierre et Floréal



2 commentaires »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Salut, peut-on aussi envisager qu’un con fini puisse faire de bonnes chansons ? Je n’ai pas vraiment d’exemple, c’est pour faire avancer le schmilblick …

  2. brouhard dit :

    ah Musset l’auteur du plus impénétrable vers de la poésie française :

     » j’aime le son du cor le soir au fond des bois  »

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