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G. Brassens, « Bienvenue à », l’émission de Guy Béart.

Parvenu à l’âge de soixante-dix ans, il est parfois amusant de relire ou réentendre les « pensées » des chanteurs dont nous buvions les déclarations durant notre jeunesse… Le temps ayant passé (beaucoup de temps !), on peut les réévaluer et se rendre compte que ce que nous prenions pour argent comptant était souvent une piètre monnaie.
On s’aperçoit que derrière les paroles, ici celles de Brassens, se cachent les préjugés d’une époque et d’une génération. Aucun n’y échappe, aussi libre s’imagine-t-il.
Nous sommes en 1974, Brassens parle de la jeunesse dans l’émission de Guy Béart, Bienvenue à Georges Brassens. Voici quelques phrases extraites de la vidéo :
« Dans toutes les générations, il n’y a que les exceptions qui soient valables, le reste c’est malheureusement un troupeau de moutons qui suit. » Des « gens qui ne sont rien », en somme ?
« Les jeunes ne sont valables que tant qu’ils sont libres, qu’ils n’ont pas de métier. » Tant pis pour ceux qui bossaient déjà !
« Le piège principal, mon vieux, c’est la femme, la femme ou l’homme, c’est le mariage le piège principal, le piège principal c’est la famille, dès qu’un type choisit une femme et dit je vais fonder un foyer avec elle, il a cessé d’être libre, il a cessé d’exister. » Ah bon…
« Moi, je vais te faire un aveu, moi, j’ai cinquante ans bientôt, je me trouve très jeune et je le suis, ceux qui me connaissent intimement le savent. » Une vraie phrase de vieux, jaloux de sa jeunesse en allée !
Alors que Georges Brassens parlait jusqu’à ce moment de l’émission sur le ton plutôt bonhomme et rigolard qui était souvent le sien, on sent nettement une sorte d’animation le prendre soudain durant l’échange avec des « jeunes » sur le plateau, une sorte d’agacement vis-à-vis de la « jeunesse », ramenée à une invention commerciale (ce qui est en partie vrai, mais en partie seulement)*. Quelques années plus tôt, après Mai 68, dans une interview, il déniait déjà à la jeunesse toute légitimité dans la contestation (en connaissant aujourd’hui le parcours de certains issus de la bourgeoisie parisienne dorée, on ne peut lui donner entièrement tort, sauf que tous les « contestataires » n’étaient pas des jeunes bourgeois parisiens) en y opposant avec arrogance le fait que lui-même était un « contestataire-né », comme si lui seul, sa « légende », ses potes, pouvaient avoir une légitimité dans ce rôle. Il réduira d’ailleurs Mai 68 à un simple conflit de générations (Le boulevard du temps qui passe).
Brassens se trouvait donc « jeune » (sans doute plus jeune que les jeunes eux-mêmes, futurs moutons !), « contestataire-né », ayant évité le piège principal d’une famille (cependant en couple durable, mais sans enfant, avec sa « petite poupée »), bref, on peut se demander s’il n’y avait pas chez lui une tendance et même une complaisance à se prendre pour le personnage que suggéraient ses chansons. Pourtant, que serait-il devenu s’il n’avait pas rencontré le succès ? Aurait-il suivi une carrière de délinquant, comme il se plaisait à le laisser entendre ? Aurait-il continué, contestataire-né, à se faire entretenir par une « Jeanne » plus jeune, ailleurs ? Aurait-il fini sous un pont ? Serait-il resté une « exception valable » ?
Bien sûr, on ne le saura jamais et ce genre de question ne doit plus intéresser grand-monde. La plupart ignorent aujourd’hui les chansons de Brassens, voire Brassens lui-même. Pourtant, il reste pour nous un maître génial et incontesté dans le domaine de la chanson. Mais, sans vouloir relancer un débat sur la distinction possible entre l’homme qu’on imagine à travers les chansons qu’il écrit et celui un peu différent qui peut apparaître dans ses déclarations, pourquoi ne pas s’amuser à réévaluer ce qu’on prenait pour argent comptant et à quoi on a cru dur comme fer dans sa jeunesse et même au-delà, n’est-ce pas là un des réels plaisirs intellectuels de l’existence ? Il n’est jamais trop tard pour découvrir la perspective.

Pierre Delorme


*
Il est vrai que dans la période de l’après-guerre, la « jeunesse » est devenue une cible commerciale à qui on vendait de la musique (des idoles!), des journaux et des vêtements, mais elle devenue du même coup une catégorie sociale, ce qui n’a pas manqué d’agacer la génération précédente notamment. Les « Ah vous, les jeunes ! » n’étaient pas rares. Ce qui les agaçait sans doute (comme ici Brassens) était l’importance accordée, notamment dans les médias de l’époque, à cette jeunesse, alors qu’eux-mêmes avaient dû attendre l’âge adulte (souvent après le service militaire) pour être considérés comme des personnes à part entière ayant voix au chapitre. Le fait que la guerre les avait souvent privés de leur « jeunesse » n’arrangeait pas les choses. Pour cette raison, les « Il leur faudrait une bonne guerre ! » n’étaient pas rares non plus.

Le lien vers l’émission Bienvenue à Georges Brassens :
https://youtu.be/8WTesYp5H8o

4 commentaires »

  1. Nçrbert Gabriel dit :

    Salut

    Vu de mes presque 80 ans, les réflexions de Brassens me semblent assez fondées, les liens qu’on peut choisir en toute liberté, sont des freins à la liberté fondamentale, on peut se débrouiller pour que les chaînes soient assez fluides, mais ça conduit forcément à une petite marginalité par rapport aux parcours bien balisés, travail carrière famille.. et pavillon de banlieue pour rester dans le cliché de base ….

    • administrateur dit :

      Même si le parcours est moins balisé, il semblerait que Georges Brassens a beaucoup travaillé, qu’il a fait une carrière, et qu’il a possédé un peu mieux qu’un pavillon de banlieue … Cela dit, ce qui me frappe dans ces phrases relevées pendant l’émission est qu’elles caractérisent finalement la plus grande partie de son public. Donc des « moutons qui suivent », des gens mariés et qui travaillent, donc qui ont « cessé d’exister », et ne sont pas « valables » puisque dans leur génération ils ne sont pas des « exceptions »… (Pierre Delorme)

  2. Bial dit :

    les préjugés d’aujourd’hui sont aussi tenaces que les préjugés d’une époque et d’une génération.

  3. […] Des phrases à en rester baba (cool) ! […]

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