Dessin de Pierick

Nous l’avions écrit sur le site Crapauds et Rossignols, il y a quelques années, à propos du concours de l’Eurovision : «  […] c’est peut-être comme les films pornos, tout le monde en a vu mais personne ne les regarde jamais. Chacun a sa part d’ombre, même l’amateur de chanson de qualité : c’est le concours de l’Eurovision. » Inutile de changer une ligne pour commenter les dernières Victoires de la musique.
Tout le monde n’a pas regardé, bien sûr, mais tout le monde a zappé… et vu celui-ci ou celle-là… par hasard !
Une telle a outré les zappeurs tant elle est vulgaire, elle se trouve même réduite à un « cul » ! Une autre, tout à fait « trognon », fut un instant de grâce. A moins que ce ne fût tel duo devenu « un instant magique » ! Instant magique, instant de grâce, rejet violent de tel ou telle, pourquoi nous obstiner à regarder cette émission de promotion de produits de l’industrie du divertissement ?
Le plaisir de s’indigner peut-être ? S’indigner de ne pas voir dans la liste des trépassés de l’année un mort inconnu ou une morte injustement méconnue ? Guetter si « ils » ont bien oublié Anne Sylvestre, les salauds ! Ou encore le plaisir de pouvoir manifester notre dégoût sans lequel notre goût perdrait beaucoup de sa valeur ?
A cela viennent s’ajouter nos habituelles jérémiades, au lendemain de la diffusion de cette célébration du Business, sur l’absence des artistes que nous aimons tant. Dans le désespoir inconsolable et la grosse colère annuelle que cette absence entraîne, on dresse les listes de ceux qu’on ne voit jamais sur le petit écran ( l’une d’elles allant même jusqu’à inclure le nom de Jean Vasca, mort il y a quatre ans !). Comme les joueurs du Loto qui espèrent toucher le jackpot ou le chrétien plongé dans la prière, il semble que nous espérions toujours l’heureuse surprise ou le miracle, qui verra un Rémo Gary ou une Chloé Lacan venir se glisser entre Aya Nakamura et Grand Corps Malade. Au moins arrive-t-il parfois qu’on gagne au Loto. Mais là non, encore une fois, ni l’un ni l’autre ne seront apparus, ce qui mérite bien le énième cri de révolte contre cette télé-poubelle, le même que l’année dernière et celui de l’an prochain.
Comment pouvons-nous, adultes faits et même parfois bien faits, marcher à ces mascarades et prendre position, prendre parti pour telle ou telle, se féliciter du succès de celui-là et se réjouir de la « défaite » de celle-ci ? Serions-nous stupides au point d’ignorer que dans ce genre de spectacle de promotion de produits industriels chaque « artiste » vise « sa » clientèle possible, le cœur de cible du marketing dont il est l’objet. Il y en a pour tous les goûts et les dégoûts ! Or, il n’y a ni bon ni mauvais, il y a la vente et c’est tout. Comme sur les rayons du supermarché, les emballages sont travaillés pour séduire tel segment du marché, mais, finalement, derrière les emballages et les arguments de vente différents c’est souvent la même daube qu’on nous vend. Les marchands de « musique », c’est-à-dire de chansons, ont bien compris que les produits qu’ils vendent sont éternellement « jeunes » comme nos esprits, qui redeviennent quasiment enfantins dès qu’il s’agit de chanson. Nous ne sommes plus jeunes, mais « dès que ça chante », nous nous comportons comme des ados et perdons apparemment tout sens critique.
C’est dommage, la chanson peine à trouver son âge adulte et on peut se demander si elle le trouvera un jour. Ça ne sera pas grâce aux Victoires de la musique en tout cas.

(« Hexagone » n°19, Printemps 2021)

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