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La culture Lang : mon cul sur la colonne.

Au lendemain même où la chanson en marge célébrait le vingtième anniversaire du Forum Léo-Ferré, l’hebdomadaire culturel de la bourgeoisie de gauche branchée, Télérama, consacrait un dossier au temps où « la culture était essentielle ». Si vous pensez qu’il pouvait s’agir là d’un hommage rendu à ces structures associatives que furent les Maisons de jeunes et de la culture d’antan, et plus globalement au formidable travail effectué par ce qu’on a appelé l’éducation populaire, la une du magazine vous détrompait aussitôt. On y voit en effet Sa Majesté François Mitterrand et le Cuistre majuscule que fut Jack Lang, son ministre de la Culture, parmi colonnes de Buren et Pyramide du Louvre.
Les huit pages qui composent le dossier sont tout entières un étalage de flagornerie, vis-à-vis de ce dernier surtout. L’hebdomadaire a répertorié les domaines culturels placés sous la tutelle du Pédant vaniteux – danse, théâtre, arts plastiques, architecture, cinéma, chanson et littérature – et demandé à deux représentants de chacune de ces disciplines, l’un ayant vécu ces années-là et l’autre de la génération suivante, ce qu’elles pensent de l’action et de l’héritage Lang.
Pour ce qui nous intéresse ici, la chanson, Télérama s’est tourné vers Bernard Lavilliers et le désormais inévitable Gauvain Sers. Tous deux, situés politiquement à gauche et amenés à évoquer le bilan d’un homme de gauche, ont-ils craint de « faire le jeu de la droite », suivant la formule imbécile bien connue, en se contentant de manier la brosse à reluire et en abdiquant tout sens critique ? On est en droit de se le demander tant il y avait de choses à dire, que ni l’un ni l’autre n’esquissent ici.
Rappelons donc brièvement mais fermement qu’en matière de chanson que nous apprécions Jack Lang en fut l’ardent fossoyeur. Comme il le fut également de cette éducation populaire et des petits lieux, sous les coups de boutoir d’une politique résolument tournée vers le massif, l’imposant, le clinquant. Vint le temps des Zénith, des grasses subventions pour les copains de la danse et du théâtre, le coup de pouce permanent aux escrocs de l’art contemporain, la place nette pour la grande gueule du showbiz, rebaptisée du beau nom poétique d’industrie culturelle. Ce fut l’ère triomphante de la démagogie moderniste et jeuniste, qui poussa ce que nous aimions vers une marge étroite, avec le mépris en prime. Et lorsque Bernard Lavilliers prétend qu’avec Jack Lang « la culture regardait vers l’avenir, pas seulement vers le patrimoine », la vérité commande de dire que c’est précisément sur l’oubli volontaire et la liquidation programmée de ce patrimoine que s’est vu sacralisé cet avenir frimeur et languien, dont le plus triste symbole reste la destruction du mythique Bobino, à Paris, quand il eût suffi d’une signature de la part du M’as-tu-vu pour éviter cette mise à mort.
Voilà ce qu’on pouvait attendre de deux artistes « engagés » provenant précisément du réseau chanson en marge avant qu’ils n’abordent les rives du showbiz, plutôt que ces sempiternels propos convenus et neuneus sur la très discutable Fête de la musique. Dans leur grande bonté, les Crapauds et les Rossignols mettront cela sur le compte d’une amnésie passagère pour l’un et de l’ignorance pour l’autre, en leur rappelant toutefois que si la culture est essentielle, cultiver la mémoire l’est tout autant.

Floréal Melgar

2 commentaires »

  1. Pommier Marc dit :

    Hélas, ce n’est pas très surprenant ce choix de « Télérama » ! Chaque artiste pourrait avoir sa place, mais en faire davantage pour les chanteurs et chanteuses talentueux mais non médiatisés.
    « Télérama », faut plus rêver, si l’on voit le peu de considération qu’ils accordent à des chroniques de disques des artistes qu’ils marginalisent !
    Enfin, il n’y a que de très rares radios associatives ou militantes qui diffusent nos préférés. Encore de l’esbroufe et du paraître !!! et du cirage de pompe des deux représentants de la chanson.

  2. Isaac Attia dit :

    La chanson est un Art

    Mon propos est de parler de la Chanson comme d’un Art à part entière. Art majeur sur un mode mineur. Il va donc me falloir opérer un détour par l’Art en général avant de rejoindre l’Art de la Chanson en particulier. Parmi les diverses définitions qui cherchent à cerner et comprendre la pratique humaine que l’on appelle l’Art, j’ai choisi celle qui prend en compte l’intention recherchée et l’effet produit par l’œuvre d’Art et que l’on pourrait appeler : « une expérience émotionnelle ». Cette expérience émotionnelle résulte de la volonté consciente d’un créateur de toucher un élément intérieur de l’être humain (l’âme, le soi, l’inné) et de provoquer une mise en conscience et une extériorisation (ex-movere) de cet élément intérieur. C’est ce que l’on appelle l’émotion.

    Mais avant d’être volonté consciente, l’Art est un don, un éveil, un désir, une inclination, une hypertrophie des sens qui nous permet d’entendre et d’être touché au plus profond de soi, par un élément de la nature ou de la nature humaine : un trait, une couleur, un son, un rythme, une forme, une matière, un mouvement ou une parole. Pourtant, comme disait Brassens : « sans technique, un don n’est qu’une sale manie ». L’Art est donc le don d’entendre et d’être touché par la nature et la nature humaine, et la volonté consciente de créer une expérience émotionnelle pour soi et pour un autre.

    L’émotion provoquée par cette expérience peut entraîner des sentiments diverses (joie, mélancolie, tristesse, enthousiasme, ivresse, langueur) mais cela n’est qu’une conséquence annexe qui ne définit en rien l’émotion en tant que telle. De même, cette expérience peut être précédée ou suivie d’une réflexion intellectuelle sur l’œuvre, mais il s’agit là, également, d’une activité annexe qui ne définit en rien l’émotion. En d’autres termes, l’émotion n’est ni sentimentale, ni intellectuelle, c’est une mise en conscience et une extériorisation d’une présence intérieure qui est de l’ordre de l’âme, du soi ou de l’inné. Alors, si je ne suis pas que la somme de mes acquis, je possède ma propre vérité qui n’appartient à nul autre et ne dépend de nul autre : l’âme, le soi, l’inné. En cela, il n’y a rien de plus libérateur pour une personne et rien de plus subversif pour une société que l’Art.

    Pour créer cette expérience émotionnelle, l’artiste va tenter de maîtriser à la perfection une technique particulière liée principalement à un des cinq sens qui lui permet de percevoir la nature et la nature humaine. Les techniques liées à la vue sont la maîtrise du trait et de la couleur (Peinture, Dessin, Bande-dessinée, Photographie, Cinéma) ou du mouvement des objets et des corps (Danse, Mime, Marionnettes, Cirque). Les techniques liées au toucher sont celles de la forme et de la matière (Sculpture, Architecture, Design). Les techniques liées à l’ouïe sont celles du son et du rythme (Musique, Opera, Comédie musicale) ou de la parole chantée, jouée, dite ou lue (Chanson, Théâtre, Poésie, Roman). On pourrait également parler d’un Art culinaire lié au goût et d’un Art olfactif lié à l’odorat, dans la mesure où la volonté consciente des créateurs serait de provoquer une expérience émotionnelle, au-delà de l’aspect purement économique et social de cette activité. Mais c’est rarement le cas.

    On notera cependant une différence essentielle entre l’Art qui explore la nature et qui reproduit son geste, comme la Musique, la Peinture, la Sculpture et la Danse, et l’Art qui explore la nature humaine comme la Littérature. La nature est, en effet, la source première des sons et des rythmes de la Musique, des traits et des couleurs de la Peinture, des formes et des matières de la Sculpture, des mouvements et des déplacements de la Danse. Par contre, c’est la nature humaine qui est la source première de la parole lue du Roman, de la parole dite de la Poésie, de la parole jouée du Théâtre et de la parole chantée de la Chanson.

    Après ce détour par l’Art, en général, nous pouvons évoquer la Chanson comme un Art conscient de créer une expérience émotionnelle de la parole chantée. En d’autres termes, la Chanson est une œuvre d’Art nécessitant la maîtrise de la parole chantée afin de créer une expérience émotionnelle pour celui qui l’interprète et celui qui l’entend.

    En ce sens, un interprète n’est pas celui qui chante la parole chantée mais celui qui vit l’expérience émotionnelle de cette parole chantée. C’est pourquoi l’interprète d’une chanson doit se libérer de l’acte de chanter pour vivre l’expérience émotionnelle de la parole chantée. En d’autres termes, l’objectif du chanteur n’est pas de transmettre une parole chantée mais de vivre l’expérience émotionnelle d’une parole chantée qui va s’exprimer à travers lui. Contrairement à ce que l’on pense en général, le chanteur n’investit pas la chanson d’une supposée pensée ou d’un supposé sentiment personnel. Au contraire, le chanteur doit laisser s’exprimer une parole chantée qu’il a précédemment intégrée et qui, en se libérant, provoque en lui une émotion. Le chanteur est le premier public de sa chanson. C’est un public en public. Et en vivant l’expérience émotionnelle de la parole chantée, le chanteur va inviter le public à participer à cette expérience émotionnelle qu’il est en train de vivre lui-même.

    C’est pourquoi, contrairement à ce que l’on pense en général, les chanteurs ne sont pas des personnes extroverties qui se donnent en spectacle, mais des êtres introvertis. Comme le disait Jacques Brel : « ce que des types normaux disent et ressentent dans l’intimité, nous, nous le faisons devant des centaines de personnes ». La différence essentielle entre le type « normal » et le chanteur, c’est que le jeu de miroir qui s’établit entre le chanteur et son public démultiplie la force émotionnelle de cette expérience. Cette intensité particulière n’est pas un luxe, c’est une nécessité pour atteindre le plus profond des êtres introvertis. En ce sens, un chanteur ne chante ni pour la gloire, ni pour l’argent, ni même pour son plaisir, il chante, tout simplement, pour exister.

    Nous sommes loin de cet Art musical qui consiste à faire des vocalises sur une mélodie ou de cet Art théâtral qui consiste à jouer une parole. Nous sommes surtout dans une toute autre dimension que la pratique commerciale qui consiste à mettre en spectacle une adhésion collective à un système économique, social ou politique, que l’on appelle parfois de la Chanson, mais qui n’est Chanson ni dans son intention, ni dans ses effets. Une chanson, comme toute œuvre d’Art, peut entraîner des coûts, générer des profits, accompagner ou modifier des comportements, mais cela ne doit en rien interférer avec sa raison d’être qui est, reste, et demeure, la volonté consciente de créer une expérience émotionnelle de la parole chantée. En cela, la chanson est un Art.

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