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Le public a longtemps cru que les chansons de Georges Brassens valaient surtout par la qualité de leurs paroles et non par celle de leur « musique » considérée comme assez pauvre. Brassens, de son côté, affirmait que le public avait eu accès à ses textes par le biais de la musique. Elle n’était pas un handicap, mais un atout.
La sobriété des accompagnements (guitare, contrebasse et parfois une deuxième guitare) et le peu d’élan vocal de Brassens peuvent effectivement laisser penser que la « musique » chez Brassens est le parent pauvre de ses chansons. Pas de violons et de grands ensembles orchestraux. Depuis, la démonstration de la richesse de ses mélodies a été faite par de nombreux musiciens, notamment jazzmen (ou même du domaine dit « classique », comme le pianiste Daniel Wayenberg dans une émission de télévision, Le grand échiquier), qui ont donné des versions instrumentales des chansons de Brassens.
Ces musiques ont certaines caractéristiques (c’est-à-dire des traits communs qu’on retrouve souvent, même si ça n’est pas dans toutes les chansons) rarement évoquées, hormis l’inévitable « pompe » à la guitare sur un rythme de 6/8, « à la Brassens », au moins aussi célèbre que sa pipe et sa moustache.
Une des caractéristiques rencontrées le plus fréquemment est l’utilisation d’arpèges* d’accords parfaits dans la composition de la mélodie (La ballade des dames du temps jadis). Ces arpèges sont généralement combinés avec des mouvements conjoints (de notes qui se suivent dans l’ordre d’une gamme). Au sein de ces mouvements conjoints apparaît parfois un mouvement disjoint grâce à un saut d’octave. La note attendue est bien jouée mais à l’octave inférieure (Je me suis fait tout petit), technique que reprendra à son compte Barbara, mais en pratiquant des intervalles inattendus vers le haut, passant en voix de tête. Dans les mélodies de Brassens, la répétition d’une même note sur toute une phrase est assez rare (sauf Le gorille, par exemple). Ces mélodies sont peu linéaires, elles se caractérisent avant tout par leur mouvement.
Les harmonies utilisées suivent généralement les règles de la musique tonale à quelques exceptions et surprises près.
Ajoutons une autre particularité musicale, mais qui tient davantage à l’interprétation qu’à la composition elle-même : sur un accompagnement résolument ternaire, Brassens chante parfois de façon quasi binaire (Les passantes, Dans l’eau de la claire fontaine), ce qui donne un phrasé qui lui est propre.
La caractéristique la plus originale (à mes yeux) réside non pas dans la musique elle-même, mais dans le rapport entre la musique et les paroles. Chez Brassens, la logique de la phrase musicale et celle de la grammaire sont parfois décalées, du fait des enjambements**. Le parallélisme entre les phrases musicales et les vers qu’on observe dans la plupart des chansons font l’objet d’un traitement spécial chez Brassens.
Ce traitement rythmique éloigne le vers de la diction, du « parlé », pour le pousser vers le « chanté » (La non-demande en mariage)***. Ce qui peut faire dire que Brassens, malgré un registre et une technique vocale limités, a écrit des chansons finalement plus musicales, ou plus « chantantes », que certains de ses illustres collègues « à voix » comme Ferré, Brel, Ferrat ou encore Nougaro.
Chez Brassens, le rythme imposé au vers par la musique donne à entendre les mots « à travers » la mélodie, là où chez d’autres ils sont simplement soutenus et véhiculés par elle. Paroles et musique, au lieu de se développer parallèlement, sont combinées en une sorte de tresse savante.
Brassens était sans doute un poète (bien qu’il s’en défendît ) mais surtout et peut-être, avant tout, un formidable compositeur de chansons.

Pierre Delorme

*Arpège : En musique, un arpège est une série de notes émises successivement et qui, considérées ensemble, forment un accord.

** En poésie, l’enjambement est un procédé métrique fondé sur l’inadéquation entre la syntaxe et le mètre d’un vers : un groupe syntaxique déborde d’une unité métrique sur l’autre. 

*** Voir La non-demande en mariage, le découpage du refrain ( j’ai l’honneur de/ ne pas te de/ mander / ta main) ne correspond à aucun de ceux possibles quand on dit le texte.

2 commentaires »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Salut, la prochaine fois que je tombe sur un béotien de la musique qui daube sur les musiques de Brassens je dégaine « l’art de la tresse » que je vais essayer d’apprendre par coeur… Pour frimer avec arguments dans les dîners en ville… et bravo pour l’analyse.

  2. Isaac Attia dit :

    Bravo pour cette analyse. Voici deux « tresses » que j’aime particulierement : « Laissons le chant libre a l’oiseau / Nous serons tous les deux priso(n) / niers / sur parole » (La non-demande en mariage) et dans un autre registre : « Si vous y tenez tant parlez-moi des affaires / publiques / Encore que ce sujet me rende un peu melan / colique (Sauf le respect que je vous dois).

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