C’est Pierre qui a commencé en m’envoyant deux vers et en me mettant au défi d’en tirer une fable. Il faut dire que le nom du site poussait vers ce titre à la La (ah ! là là !) Fontaine : « Le crapaud et le rossignol ». Je m’y suis donc collé. Après quoi (coâ) Pierre s’est pris à son propre jeu. Et Floréal ? Il a fini par sortir du bois (où chante le rossignolet) pour aller droit au but.
Pour illustrer chaque fable, nous avons choisi l’un des projets de logos dessinés par Marie-Françoise Comte. Trois « logos auxquels vous avez échappé », en quelque sorte.

René Troin

 

Un crapaud s’exerçait au chant dans sa boutasse
Dérangeant le sommeil des hôtes de ces bois.
Amanites, renards, cerfs aux abois, carcasses
Et sans-papiers couchés sous le ciel bas.
Ces derniers protestant, l’amphibien, conciliant,
Se dit : « Je vais aller embêter la bécasse. »
Et, déjà jubilant, il s’éloigna tout jouasse.
Quand, fatigué d’avoir bondi un long chemin,
Il crut avoir atteint l’arbre de sa copine,
Il s’arrêta et coassa, taquin :
« Réveille-toi, ma mie, les chasseurs sont en foule ! »
Puis se mit à l’abri attendant qu’elle croule
(Oui ! la bécasse croule, ça vous en bouche un coin)
Quelque insulte choisie. Celle-là ne vint point.
Or, comme chacun sait, Crapaud a la vue basse.
Il avait confondu le nid de la bécasse
Avec celui, un brin foutoir, du rossignol.
La Callas des futaies, visant le misérable,
L’agonit aussi raide qu’on l’aime chez Borniol :
« Moi, le chanteur élu de l’empereur de Chine,
Tu oses m’éveiller, fiente de marécage,
Morve de bord boueux, pustuleux de l’échine ?
Devant tant de laideur, on croirait au mirage !
Fous ton camp, pauvre erreur, avant que je te fonde,
Et va donc chez ta mère pour qu’elle te reponde ! »
Le crapaud brisant là, l’arrogance en quenouille,
Partit se mettre au vert chez ses sœurs, les grenouilles.

Moralité : Si vous n’êtes pas très futé comme animal,
Vous serez pris de court, et ça peut faire mal.

Un crapaud s’exerçait au chant dans sa boutasse
Dérangeant le sommeil des hôtes de ces bois.
Quelle est donc cette horreur, qui donc ainsi coasse ?
S’enquit un rossignol, qu’outrageait cette voix,
C’est affreux, on dirait une porte qui grince,
Ou le gémissement rouillé d’une girouett’
Ou même encore un clou qu’on arrache à la pince,
Allons donc voir en bas, que j’en aie le cœur net !
Le rossignol ainsi descendu de sa branche
Se trouva nez à nez avec un gros crapaud :
Est-ce vous le vilain qui chante de
la sorte ?
Taisez-vous donc un peu, votre chant n’est pas beau !
Vous troublez le sommeil des habitants du bois
Sans compter, et c’est pire, que vous couvrez ma voix !
Quand on est aussi peu gâté par la nature
Peut-être vaut-il mieux se mettre à la peinture !
Souffrez, dit le crapaud, que je fasse mes gammes,
C’est vrai que je n’ai pas si jolie voix que vous,
Mais bel organe ou pas, j’y mets toute mon âme
Et de votre opinion, voyez-vous, je me fous !
Car mon modèle à moi s’appelle
Bob Dylan
Qui supplanta Joan Baez au rayon du succès,
Lors que m’importe au fond d’avoir un bel organe
L’important, après tout, c’est le cœur qu’on y met !

Un crapaud s’exerçait au chant dans sa boutasse
Dérangeant le sommeil des hôtes de ces bois.
Sur sa branche perché le rossignol rêvasse
Se réveille, et commence à s’échauffer la voix
Il entend tout à coup ce rap de marécage
Venu troubler soudain sa mélodie bien sage
« Mais quel est ce raffut, quelle est cette racaille
Quel est donc cet intrus, ce malotru qui braille ?
Pareil à Dimoné sur la scène de Barjac
Que fait donc en ce bois ce crapaud démoniaque ?
C’est ici territoire de chant de qualité
Serviettes et torchons ne peuvent se mélanger
Nous sommes ici fervents de beau chant à l’ancienne
Ne saurions tolérer gueulantes batraciennes
Veuillez, je vous en prie, regagner vos banlieues
Vos ronflements seront appréciés en ces lieux »
« Escuse-moi, mon pote, si j’chante pas dans la norme
Tu me fais rigoler, c’est trop, c’est juste énorme
On n’en est plus au temps du P’tit Conservatoire
Mireille et Jean Nohain, c’est l’passé, c’est d’l’histoire
Tu es loin, c’est d’accord, d’chanter comme une cass’role
Mais t’es plutôt has-been en musique et paroles
Je chante comme il me plaît, et resterai chantant,
Ma vieill’ corneille, et je t’emmerde en attendant »

3 commentaires »

  1. Sandrine BOUDIGNON dit :

    Oui, oui, oui, ouiiiii !!!!!
    (expression du plaisir que j’ai eu à vous lire et réponse à la question posée)
    Merci.

  2. JOLYCoeur dit :

    Bravo ! à ces trois textes d’une rare présence et d’une belle intensité poétique !
    Je ne peux que frapper des deux mains pour applaudir ces poèmes en vers…
    Et trouver en ces chants souverains
    Quelque part l’âme enjouée des trouvères..
    F. JOLY

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