Durant la période dite trêve des confiseurs les trois gars furent mobilisés sur le front grand-parental,  une bonne excuse pour ne plus rien écrire, manger des chocolats et laisser tomber les lecteurs. Cependant, honteux de leur attitude cavalière, ils décidèrent de donner quand même un peu de lecture à leurs hôtes, sous la forme de trois contes de Noël. Trois contes dans lesquels vous retrouverez les aventures de Mingus et Younsouna, de Johnny-au-disque-d’or, et de Balthazar Brassens, Melchior Ferré et Gaspard Brel.  Les personnages et les situations de ces récits étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite, il va sans dire…

Illustration : M.-F. Comte

Illustration : M.-F. Comte

Par une lointaine nuit de décembre, sur le plateau de Valensole, en Provence rude, un homme et une femme marchaient contre le vent glacial. L’homme avait à l’épaule un attirail trop maigre pour survivre à l’hiver. La femme était ronde comme l’est une femme à deux ou trois heures de mettre au monde. Ensemble, ils n’avaient qu’un seul vœu : trouver un endroit où se reposer. Hélas ! le ciel n’était pas avec eux.
La Lune boudait dans son quartier le plus chiche. Une seule étoile brillait, dont le nom seul dit le caractère. Elle s’appelait Polaire et avait décidé, depuis des années-lumière, de n’éclairer que les Rois – pur caprice de star – et de tenir la piétaille dans l’ombre.
« Je crois, commença la femme, je crois, mon bon, que nous sommes bien seuls, loin de tout.
– J’en viendrais à penser, répondit l’homme d’une voix où la tristesse le disputait à la colère, que Dieu, Lui-même, nous a abandonnés.
– Je ne te permets pas. Ce serait un comb… », protesta la femme dont la suite de la phrase se perdit dans une bourrasque plus forte que les autres.
C’eût été un comble, en effet. Car chez cette femme et cet homme, nos lecteurs – même les plus rebelles à la religion – auront reconnu Marie et Joseph.
Le Seigneur fut-il piqué au vif en voyant Joseph mordu par le doute ? Toujours est-il que, quelques pas plus loin, il plaça sur leur chemin un refuge. C’était une grotte profonde. Le couple s’y engouffra.
Près de l’entrée, un fagot de sarments finissait de brûler. Une peau de mouton pendait à un crochet. Dans un coin, s’étalait une couche de paille fraîche.
« Un berger doit dormir ici, dit Joseph. Restons quand même, en espérant qu’il ne nous mettra pas dehors.
– Je crois, gémit Marie, que je ne pourrais guère aller plus loin, Joseph. L’enfant arrive. Je le sens. »

L’enfant naquit comme un charme. Dieu, qui avait dans l’idée de se faire pardonner, choisit de faire grâce des douleurs à la mère de son fils.
Quand le berger revint, il découvrit Marie et Joseph, penchés sur l’enfant pour lui tenir chaud. Et comme son cœur d’homme était grand, loin de s’offusquer de leur intrusion, il s’inquiéta :
« Je crains que vos efforts n’y suffisent pas. Je vais voir deux amis à moi, pas loin d’ici. L’un est meunier et l’autre laboureur. Au premier, je demanderai de me prêter son âne, et à l’autre un de ses bœufs. »
Sur quoi, il alla d’abord jusqu’au moulin :
« Meunier, mon ami, j’aurais besoin que tu me prêtes ton âne pour tenir chaud à un petit qui vient de naître !
– Te prêter l’âne ! dit le meunier, j’voudrais bien, mais j’peux point te rendre ce service. Pas plus tard que la nuit passée, le génie de la fontaine, m’a visité en songe. Et il m’a dit que pour assurer ma prospérité, je devais toujours garder mon fils et un âne dans mon moulin. »
C’était une superstition dans ces villages où l’eau est rare, qu’il nichait dans chaque fontaine un génie qu’il ne fallait jamais contrarier.
Le berger, déçu mais pas vaincu, s’éloigna vers la première ferme.
« Laboureur, mon ami, j’aurais besoin que tu me prêtes un bœuf pour tenir chaud à un petit qui vient de naître !
– Mon pauvre, ce n’est pas possible, dit le laboureur. On ne sait jamais, un champ pourrait avoir besoin qu’on le retourne. Et pour tirer ma charrue, il faut que j’aie toujours deux grands bœufs dans mon étable. »

Sur le chemin du retour, le berger, abattu cette fois, tomba sur un homme qui marchait à sa rencontre. L’inconnu avait le cheveu long et noir, et la peau sombre. Dans chaque main, il portait une cage.
« Un gitan, se dit le berger. Un voleur de pommes et de poules. Et un sauvage… Qui sait s’il ne va pas me tuer ? »
Il recula de deux pas de crainte. Pour s’en vouloir aussitôt. Parce qu’à bien y penser, sur les bergers aussi, il s’en disait des choses : qu’il suffisait qu’un boulanger prenne femme, pour qu’ils la lui enlèvent, par exemple. Et d’autres bêtises. Alors, il arrêta l’homme :
« Le village n’a pas d’auberge, et personne là-bas n’ouvrira sa maison pour vous. Venez avec moi. »
Arrivés à la grotte, ils trouvèrent la famille, ramassée au bord des dernières flammes. L’enfant pleurait un peu. Le berger appuya son bâton contre la roche avant de s’asseoir. Le gitan déposa doucement ses cages sur le sol. L’enfant suivait ses gestes.
« Qu’y a-t-il là-dedans ? demanda Joseph.
– Un crapaud et un rossignol. Deux animaux dressés que je montre aux gens sur les places des villages où je passe, quand on veut bien me laisser. L’oiseau chante, et le crapaud l’accompagne en sortant de sa gorge les sons les plus graves qu’il peut.
– Ils ont un nom ? demanda Marie.
– Le crapaud, c’est Mingus, et l’oiseau, Younsouna ».

Le feu finit de s’éteindre. Pourtant, cette nuit-là, grâce au chant de l’oiseau et aux sons du crapaud, personne n’eut froid dans la grotte.
Au matin, le gitan n’était plus là. Et Joseph dit que c’était pas tout ça, mais qu’il leur restait de la route à faire pour rentrer à Jugeals-Nazareth (Corrèze).
Le berger demeura le seul témoin de cette histoire, pas très flatteuse pour le village. Une légende vaudrait mieux. Alors le maire réunit son conseil. Le berger, invité, s’entendit demander d’oublier les animaux savants, certes, mais pas d’ici, au profit du bœuf et de l’âne. Le meunier et le laboureur qui avaient tout à y gagner, et peut-être un peu de remords, y allèrent chacun d’une bourse d’argent pour finir de convaincre leur ami. Mais ce ne fut pas là la seule récompense du brave berger. Dans sa grotte, depuis, plus de besoin de faire du feu : il y fait toujours chaud.

René Troin

 

 

Nativiteyeye

C’est un petit village enchanté qui sommeille au pied d’une colline en papier rocher, sur la rive gauche d’une rivière en papier d’argent. Les petits santons qui l’habitent vivent heureux et en paix, comme hors du temps. Chaque nouvelle moisson leur fournit de quoi se régaler de galettes et chaque vendange apporte sa nouvelle cuvée. Voir le soleil se lever au même endroit tous les matins suffit à leur bonheur. Le maire aime à compter et recompter ses administrés bien heureux, il le fait avec un soin jaloux, pour être certain de n’en oublier aucun.
La nouvelle était arrivée par la bouche du rémouleur, qui l’avait apprise d’un berger, qui l’avait apprise d’un pêcheur : le vieux Joseph était revenu de la ville. On avait vu passer son bateau sur la rivière en papier d’argent. Il avait débarqué,  puis il était allé s’ installer à l’écart, sur la rive droite, dans une cabane bricolée avec quelques vieilles boîtes d’allumettes. Mais il n’était pas seul, et c’était ça, la nouvelle : il avait ramené une fille de la ville, et elle était déjà grosse ! Il paraît qu’elle s’appelait Marie.
Le maire n’aimait pas qu’on parlât de la ville, car elle se trouvait sur la rive droite de la rivière en papier d’argent, lieu de toutes les compromissions, objet de tous les fantasmes. On ne pouvait l’évoquer qu’à voix basse et à la condition d’aller se confesser ensuite au cabaret où le vieux curé passait tout son temps. Bref, la nouvelle s’était répandue comme une traînée de sucre en poudre et tout le village était en émoi. Car déjà, l’enfant était né ! Et la rumeur disait qu’il avait un disque d’or qui tournait en permanence au-dessus de sa tête. C’était un prodige.
Le maire du village, qui était aussi le chef des prodiges, en conçut une forte amertume et fut très énervé par l’enthousiasme de ses concitoyens. Il décida donc d’organiser une expédition jusqu’à la cabane du vieux Joseph pour bien montrer à tous les siens qu’il ne pouvait y avoir de prodige hors de la rive gauche. Il s’agissait forcément d’une imposture.
Ils se mirent en route de bonne heure, le chemin n’était pas très long, mais les santons ne marchent pas bien vite, à cause de leur socle. Ils chantèrent donc beaucoup pour se donner du courage. De jolies chansons de qualité dont personne ne savait les mélodies, mais ça n’avait guère d’importance puisqu’ils connaissaient par cœur les paroles.
Le cortège, éclairé par des vessies dont on avait, là-bas, coutume de se servir en guise de lanternes, arriva à la tombée du soir.
Ils se massèrent à l’entrée de la cabane, frappés de stupeur : c’était donc vrai ! Le bébé chantonnait dans son couffin et un magnifique disque d’or tournait lentement au-dessus de sa tête. Les deux parents interloqués souriaient, en adoration. Johnny était né.
Le maire comprit qu’il lui fallait très vite intervenir pour reprendre la main et ne pas perdre son prestige auprès de la petite foule. Il se lança donc dans un discours dont il avait le secret, mais de la même façon qu’il se perdait parfois dans le décompte de ses administrés, il s’égarait aussi dans des phrases tordues comme des labyrinthes. Cette fois il se laissa piéger par une parenthèse trop vite ouverte, qui se referma sur lui avant qu’il ait pu dire ouf et lui cloua le bec. Personne n’y prêta la moindre attention. Tous contemplaient l’enfant blond au disque d’or. Une irrépressible envie de danser gagna doucement  la petite troupe des santons, qui commencèrent à se tortiller sur leur socle. Le berger se trémoussait avec ses moutons, le rémouleur avec ses couteaux, le pêcheur avec ses poissons, le meunier avec son sac de farine et la vieille avec son fagot. Quelle fête ! Le tambourinaire swinguait comme jamais. C’était la première boum.
Toutefois, l’observateur avisé aurait pu se rendre compte qu’il manquait un personnage. Le maire s’était sauvé, le cœur empli d’horreur. Il avait repris la route vers le village, ivre de rage et vacillant sur son socle. Comme il reprenait son souffle, assis sur la pierre d’une fontaine, il aperçut sur la plus haute branche d’un chêne un rossignol, mais, et la chose l’intrigua très fort, il était en grande conversation avec un crapaud ! S’agissait-il d’un autre prodige ? Il les observait de son œil méfiant, lorsque le rossignol lui fit signe de monter les rejoindre sur la branche. Le maire grimpa dare-dare, pour en avoir le cœur net. Le rossignol lui présenta son pote le crapaud. Les deux compères, qui aimaient bien faire des blagues, lui racontèrent des histoires extraordinaires et l’édile ahuri découvrit ainsi qu’il existait sur la rive droite un tas d’autres villages et d’autres pays, bien au-delà de son patelin de la rive gauche, et qu’il s’y passait des choses merveilleuses. Il ouvrait de grands yeux enchantés. Les deux lui expliquèrent aussi que le petit Johnny était le prophète d’une nouvelle génération, et qu’il fallait savoir regarder plus loin que le bout de son clocher.
Cependant, la nuit se faisait plus noire. « Noir, c’est noir ! » dirent, énigmatiques, le crapaud et le rossignol, qui, après avoir donné un coup de main pour éclairer sa petite lanterne, conseillèrent au maire de reprendre sa route. Celui-ci prit donc congé des deux étranges bestioles, le cœur content d’avoir trouvé deux nouveaux amis, mais la tête légèrement chamboulée. Au point qu’il décida de retourner à la cabane de Joseph.
Lorsqu’il arriva, tout penaud, la fête battait son plein sous le disque d’or. Le pauvre bougre avait un peu honte de sa conduite, mais le vieux curé, l’œil bienveillant, s’avança vers lui :
«  Alors, mon petit, te voilà devenu raisonnable, tu reviens voir le prodige ?
– Oh oui, Monsieur le curé, et j’en suis ravi !
– Ça tombe bien, mets-toi là, il reste une place. »

Pierre Delorme  

 

 

ConteNoel

Il était une fois, en ce temps-là, en Orient, trois mages que tous les amoureux de chant et de musique considéraient comme les maîtres incontestés en ces matières, tant ils avaient su allier, du temps de leur splendeur, des mélodies propres à satisfaire les goûts simples des gens du peuple avec des paroles qui ne prenaient pas ces derniers pour des simples d’esprit. Ils étaient si appréciés qu’on les appelait même, bien qu’aucun sang de haute lignée ne coulât dans leurs veines, les Trois Grands. Le premier se nommait Balthazar Brassens, le second Melchior Ferré, et le troisième Gaspard Brel.
A l’approche de la nouvelle année, nos trois mages se devaient de choisir les trois lauréats auxquels offrir les récompenses tant convoitées qu’ils avaient coutume d’attribuer chaque année à pareille époque : le disque d’or, le disque de myrrhe et le disque dansant. A cette fin, ils avaient parcouru, au long de l’année écoulée, tous les lieux où il était encore possible d’écouter de la bonne chanson française de qualité (CFQ). Toutefois, avant de parvenir au pays des merveilles de la chanson à texte, ils avaient souhaité revoir quelques lieux marquants de leur folle jeunesse.  Ils partirent de nuit, Gaspard en tête, regardant le ciel et qui semblait savoir où il allait. Lorsque Balthazar et Melchior s’inquiétaient de la direction prise, Gaspard les rassurait, répétant : « Telle est notre quête, suivre l’étoile. » Leur périple les amena d’abord à Ostende. Mais sur la ville tombait la pluie, si bien que l’un d’eux, Melchior, en eut le moral atteint, l’amenant à se poser de sombres questions existentielles, savoir si ça vaut le coup de vivre sa vie, tout ça… Ils s’en furent donc pour Amsterdam, s’aventurant dans une taverne du port qu’ils quittèrent bien vite, Gaspard étant incommodé par une forte odeur de poisson s’incrustant jusque dans le cœur des frites. Melchior et Gaspard, les plus torturés, proposèrent alors de fuir la grisaille et de se rendre à Sète, au pays natal du troisième larron. Mais Balthazar se foutait bien d’aller là où ailleurs. Pour lui, seuls les imbéciles heureux étaient nés quelque part. Ce qui lui importait, qu’il se trouvât à Rome ou à Zanzibar, c’était les copains d’abord.
Ils prirent alors la route aux quatre chansons pour voir et entendre ce qui se faisait de beau et d’un peu nouveau sur les scènes de France. Ils passèrent en maints endroits, s’attardant à Barjak dans le désert du Haut-Gard, devisant du bénévolat au Forum Léo-Ferrat d’Ivry-la-Noir-et-Rouge, se posant aux Rancys où l’on chante à tout bout d’champ comme des lions, découvrant un petit bijou chez une petite mère à Toulouse. Et ainsi de suite…
A l’approche de la date où leur choix devait s’opérer, ils avaient pratiquement tout vu, tout lu aussi de ces publications confidentielles et des sites internet consacrés à la chanson. Ils se réjouirent d’ailleurs de découvrir de charmants crapauds et rossignols dont les coassements et les chants mélodieux étaient venus depuis peu dépoussiérer la Toile chanson et ses propos convenus et laborieux. Ils s’attristèrent toutefois de constater que trois académiciens chagrins de la CFQ – qu’en riant ils nommaient entre eux « les trois baudets » –, en dévalorisant le travail de quelques jeunes artistes par eux fort appréciés, s’ingéniaient, en ce qui les concernait, à démentir avec force le titre d’une belle chanson :  On s’ra jamais vieux.
Vint enfin l’heure du palmarès ! Le disque d’or fut remis à Delphine Coutant ; le disque de myrrhe à Pierre Lebelâge ; et le disque dansant à Dimoné. Tous les crapauds et les rossignols français, enchantés, coassèrent et chantèrent à l’unisson jusqu’au matin.

Floréal Melgar   

 

 

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