Frédéric Bobin, chanteur de très belles chansons qu’il écrit avec son frère Philippe, et accessoirement mon camarade de jeu en chansons folk américaines, a eu le bon goût et la bonne idée de profiter du confinement bis pour poster des vidéos de chansons du répertoire qu’il interprète en s’accompagnant à la guitare. Sa voix est belle et sa connaissance du répertoire est très grande, ses choix de chansons s’étendent ainsi sur plusieurs générations. Le fait mérite d’être signalé, la chanson étant le plus souvent limitée à son actualité ou son passé récent, même quand elle est dite de qualité.
Frédéric a eu aussi la bonne idée d’agrémenter chaque publication d’un petit texte où il explique la relation qu’il entretient avec la chanson qu’il chante et son auteur.
Dans un de ses derniers textes, pour présenter Jaurès, la merveilleuse chanson de Jacques Brel, il évoque la célèbre photo de Jean-Pierre Leloir où l’on voit les « trois grands » (Brel, Brassens, Ferré) attablés, causant chanson et autre, en 1969. Il écrit : « Bien sûr, on peut discuter du choix de ces trois-là… pourquoi pas d’autres chanteurs ? Après tout, d’immenses artistes comme Barbara, Guy Béart, Anne Sylvestre ou Pierre Perret auraient eu largement leur place et auraient bien mérité de figurer sur cette photo. Seulement voilà, la postérité est souvent injuste et, ce jour-là, ce sont Brel, Ferré et Brassens qui seront immortalisés par l’objectif de Jean-Pierre Leloir. »
A lire ces lignes, je me suis dit que je voyais là, traduite en mots, l’expérience de l’écrasement de la perspective due au passage du temps. 
Le « choix », comme écrit Frédéric Bobin, ne souffrait cependant guère de contestation à l’époque. Si les autres artistes qu’il cite, Guy Béart, Pierre Perret, Anne Sylvestre et Barbara étaient des artistes populaires qui connaissaient le succès, à des degrés divers, ils n’avaient pas le statut des « trois grands ». On peut bien entendu préférer ou avoir préféré les chansons de Guy Béart, Pierre Perret ou Barbara, mais ils n’étaient cependant pas considérés tout à fait sur le même plan que ces trois-là. La réunion a été imaginée (et la photo prise donc) parce que Brel, Brassens et Ferré avaient une aura qui leur donnait à cette époque une place particulière dans la chanson*. Un concert commun avait même été envisagé, qui n’a jamais vu le jour.
Frédéric Bobin, né en 1978, voit tout ça de plus loin et le temps qui passe a estompé cette sorte de hiérarchie entre les talents, comme il peut parfois estomper celle entre les événements ou l’importance de divers personnages.
Mais tous les talents, même vus de loin, se valent-ils ? Est-ce une injustice que Pierre Perret ou Anne Sylvestre soient absents de la photo ? La postérité est-elle injuste ou simplement impitoyable ? Je suis moi-même bien incapable de répondre à ces questions. Chacun voudrait peut-être voir figurer sur cette photo celui ou celle qu’il admire ou admira le plus… (Tiens, j’y aurais bien vu Claude Nougaro, pourquoi n’est-il que rarement considéré comme un grand chanteur français ?)
Mais la photo si célèbre de Jean-Pierre Leloir est le reflet d’une époque déjà lointaine, la question est peut-être plutôt de savoir pourquoi elle continue à entretenir le mythe des « trois grands » et surtout pour combien de temps encore.
Dans un documentaire consacré à cette réunion**, Juliette Gréco, qui connaissait bien le temps qui passe, interrogée sur la longévité de ce mythe disait que, finalement, depuis le temps, des types de ce calibre : « On court toujours après. »
C’est peut-être vrai.

Pierre Delorme

* [Note de Floréal Melgar] On peut se demander aussi pourquoi, à l’époque, Jean Ferrat ne fut pas convié à cette célèbre réunion. Comme les trois autres, il faisait de la chanson dite « engagée », il était alors très connu et très populaire. Pour ma part, je pense que les organisateurs n’ont pas réuni ces trois-là seulement parce que considérés comme les plus grands, mais aussi pour leur lien commun, leur sympathie réelle ou supposée pour les idées anarchistes. Il y a d’ailleurs une partie de l’entretien consacrée à l’anarchie. Ferrat, et son compagnonnage avec le PC, n’y aurait pas trouvé sa place. On peut aussi penser, et c’est mon cas, que globalement Ferrat se situe au-dessous des trois autres.

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http://www.crapaudsetrossignols.fr/2014/11/14/trois-hommes-sur-la-photo/

1 commentaire »

  1. Sarclo dit :

    Il existe désormais une photo de Gauvain et de Anne. Va-t-elle envahir les cabinets d’institutrices centre gauche Tupperware comme celle dont tu parles ? Seule la postérité connaît le réponse à cette délicate question…

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