La Joconde par Marcel Duchamp

Oh la brodeuse !
Il s’agit d’une jeune chanteuse, une « coqueluche » nouvelle de la chanson en marge. Elle quittera peut-être la marge un jour, peut-être y est-elle déjà un peu moins, c’est possible, tant cette fine mouche semble n’avoir peur de rien et être très contente d’elle-même.
Je ne discuterai pas ici la qualité de ses « œuvres », certains en sont fort friands. Personnellement, je trouve ça très mauvais sur le plan vocal, sur le plan musical, textuel, bref, je ne vois rien à sauver. Mais chacun ses goûts, et ceux des amateurs de chansons de qualité me laissent si souvent pantois… J’en ai même entendu râler ou faire la moue parce qu’une chanteuse, telle Youn Sun Nah par exemple, chante trop bien.
Donc, peu importe nos goûts, ce qui m’incite à écrire un article sur cette demoiselle jadis inconnue et aujourd’hui appelée Camille Hardouin, ce sont deux chansons de Leonard Cohen qu’elle prétend avoir « adaptées », Suzanne et La complainte du partisan. Obscures et peu célèbres chansons du sieur Leonard, il va sans dire.
Manifestement, la demoiselle ignore que La complainte du partisan est à l’origine une chanson française et qu’elle n’a aucun besoin d’être adaptée en français. Il n’est pas besoin non plus d’y ajouter des paroles de son cru ! D’autant que par « adaptation » la donzelle entend raconter ce qui lui passe par la tête (un sacré méli-mélo) à partir de l’original… la demoiselle brode.
Peut-être ignore-t-elle également l’adaptation française de Suzanne par Graeme Allwright ? On ne saura pas, la demoiselle entend faire son miel sans vergogne de ce qui passe à portée d’oreille et l’inspire, fussent des chansons « monuments ». Peintre, la demoiselle armée de quelques feutres aurait tôt fait de vous ajouter des personnages dans l’arrière-plan de la Joconde ou même un soutien-gorge à la Vénus de Milo*.
Nous mettrons ces errements sur le compte de la jeunesse de la donzelle, mais donnons un carton rouge direct aux vieux amateurs de CFQ qui l’encouragent dans cette voie (ou seulement un carton jaune en leur accordant la circonstance atténuante d’un amour immodéré de tout ce qui chante dans la marge inversement proportionnel à leur connaissance de la chanson).
On connaissait les plagiaires, les « inspirés de », voici donc une brodeuse, qui malheureusement ne fait pas dans la dentelle.
La sacralisation dans le domaine artistique est un vilain défaut, c’est entendu. Le problème n’est pas là. Pasticher, réinterpréter des œuvres, les peintres le font ou l’ont fait avec plus ou moins de bonheur. Donner un éclairage nouveau à une chanson « classique » (par exemple, Mon légionnaire, par Serge Gainsbourg) sans en changer les paroles est possible, mais inventer et ajouter de nouvelles paroles à l’original, c’est pondre ses œufs dans le nid d’un autre, c’est faire le coucou !
« Il est permis de violer l’Histoire, à condition de lui faire un enfant » a dit Alexandre Dumas qui savait bien raconter les histoires. Peut-être peut-on « violer » une chanson, mais à condition de donner naissance à une autre chanson qui fera date… je serais bien étonné que les versions de Suzanne et de La complainte du partisan de la très désinvolte demoiselle y parviennent. Je suis prêt à prendre les paris.

Pierre Delorme

* Bien sûr, Marcel Duchamp a collé des moustaches sur la Joconde, il a aussi exposé un urinoir du commerce dans un musée ! Picasso a donné une interprétation très personnelle du Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet. Le même Manet fut raillé amicalement par Cézanne avec sa Moderne Olympia. Mais dans tous ces cas, il s’agissait de sortes de coups de force, de prises de position dans le domaine artistique, de dialogue entre artistes par œuvres interposées, visant à affirmer un point de vue. Il y avait une dimension critique dans ce type de créations. Rien de cela dans les « adaptations » de la demoiselle dont la démarche semble être davantage le fruit de l’ignorance et de la désinvolture que le désir de faire valoir un point de vue particulier sur la chanson.

8 commentaires »

  1. sarclo dit :

    M. le rédacteur en chef,
    je ne vais pas pouvoir renouveler mon abonnement à votre revue. en effet, pour ce qui concerne Camille Hardouin, vous vous appuyez sur l’exécrable qualité de ses adaptations de Cohen pour la dénigrer en entier, alors que je préfère m’appuyer sur la jolie sensibilité de ses propres chansons pour lui pardonner ses approximations.
    c’était mieux en le disant.
    sarclo

  2. Norbert Gabriel dit :

    « carton rouge direct aux vieux amateurs de CFQ qui l’encouragent dans cette voie (ou seulement un carton jaune en leur accordant la circonstance atténuante d’un amour immodéré de tout ce qui chante dans la marge inversement proportionnel à leur connaissance de la chanson. »
    Merci monsieur le Professeur, je prends volontiers le rouge, je préfère au jaune quel qu’il soit.

  3. Norbert Gabriel dit :

    Même point de vue que Sarclo… Tout peut arriver…

    • Danièle Sala dit :

      Oui, tout peut arriver. Je suis d’accord avec Sarclo et Norbert.

      • administrateur dit :

        Finalement, ça fait pas mal de monde qui est d’accord avec Sarcloret, qui a donc écrit que les « adaptations », sujet de l’article, sont « exécrables » ! Pour le reste, vous avez bien le droit de trouver la demoiselle à votre goût, et moi d’en rester pantois, une fois de plus.

  4. Bruno Ruiz dit :

    J’ai connu dans les années 1980 un jeune chanteur qui avait écrit une chanson dont le titre était « Ne me quitte pas ». Lui faisant remarquer que le titre était déjà pris, il me répondit qu’il ne le savait pas…

    • administrateur dit :

      L’art populaire de la chanson a ceci de particulier que les jeunes gens s’y expriment sans éprouver le besoin de savoir ce qui s’est fait avant eux. Quelques références limitées à l’actualité, la mode du jour, leur suffisent, et encore, ces références sont-elles souvent anglo-saxonnes, alors qu’ils s’expriment en français dans leurs chansons. Peut-être l’art de la chanson n’a-t-il pas besoin de mémoire?
      Il y a quelques années, j’avais écrit un article sur le sujet. http://www.crapaudsetrossignols.fr/2015/04/10/un-art-modeste/

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