J’ai lu dans la revue Hexagone* une tribune publiée par Jean-Claude Barens**, organisateur de festivals « chanson » et aujourd’hui en charge de celui de Barjac, bien connu des amateurs de CFQ (chanson française de qualité). Le contenu de la tribune concerne surtout le métier d’artiste au sujet duquel il y a tant à dire !

J’y ai pour ma part relevé une phrase qui ne concerne ni le métier ni le statut social des chanteurs, mais plutôt la chanson elle-même, du moins celle dite de « qualité » ou « de parole » : « Chanson d’art et d’essai ? Cela fait bien quinze ans que cette appellation me traverse l’esprit. L’art pour le texte, le sens, l’agencement des mots, la qualité littéraire, la force du message, l’interprétation, etc. L’essai pour les habillages musicaux, les recherches de son, le souffle pour porter les mots, la mise en scène… », écrit Jean-Claude Barens.
L’idée de parler d’art et d’essai pour la chanson, comme on le fait (ou faisait) dans le domaine du cinéma pour parler des films d’auteur, est, de mon point de vue, plutôt une bonne idée. Ça serait une manière de distinguer peut-être plus nettement les productions « grand public » qui n’ont d’autre ambition que celle de divertir et, disons-le, de faire de l’argent, des productions moins « grand public » et plus ambitieuses sur le plan culturel. Le point qui me semble intéressant dans cette phrase est la répartition supposée des tâches entre l’art et l’essai : l’art pour les textes et l’essai pour la musique et la scène… mais pourquoi une telle distinction ? Serait-il impossible d’imaginer l’art pour la musique et l’essai pour les paroles, voire l’art et l’essai pour chacune de ces composantes de la chanson ?
Cette distinction entre paroles et musique est, hélas, le reflet de la vieille fracture qui existe depuis les années soixante dans la chanson dite « à texte » qui, comme son nom l’indique, accorde au texte une plus grande importance qu’à la musique, qui devient un peu le parent pauvre de ce mode d’expression. Fracture, ou même crevasse, dans laquelle sont tombés tant de chanteurs des années soixante et soixante-dix qui imaginaient qu’un beau texte poétique pouvait à lui seul faire une bonne chanson. Ils ont négligé l’aspect mélodique de leurs œuvres qui ne trouvèrent pas le grand public comme l’avaient fait celles de leurs illustres prédécesseurs, les Trenet, Brassens, Brel et Ferré, dont le public a eu accès aux textes poétiques par la grâce de mélodies « accrocheuses ».
Pendant mes années de prof auprès de jeunes ACI, j’ai souvent constaté que les remarques que je pouvais faire sur les paroles de leurs chansons avaient un peu de mal à passer et les laissaient au mieux dubitatifs, alors que les observations sur les mélodies, les harmonies ou le rythme, leur semblaient bienvenues et profitables.
La langue française étant notre langue maternelle, on s’accorde facilement une forme de légitimité dans ce domaine, une aisance qui donne l’impression de maîtriser l’écriture, même si on n’a que très peu de culture littéraire, poétique et chansonnière, voire un vocabulaire réduit. Ce qui n’est pas le cas pour la musique. Souvent, ces jeunes ACI qui se lancent dans l’aventure n’ont pas de formation musicale, ou une très faible formation d’autodidacte. Cela explique peut-être la phrase de Jean-Claude Barens, qui parle d’art, et donc de maîtrise, pour les paroles, et d’essai, donc de tâtonnements, pour la musique qu’il réduit d’ailleurs aux « habillages musicaux », aux arrangements et aux sonorités choisies. Des textes et des arrangements… mais quid de la mélodie ?
Trop souvent quand on évoque la musique des chansons on évoque l’arrangement, l’orchestration. Alors que la composante musicale d’une chanson est en premier lieu sa mélodie et le rythme sur lequel les paroles sont données. A trop négliger cet aspect de la chanson, on la réduit à un texte, à une voix et à un arrangement.
Si tant de gens sont en difficulté dans le métier, c’est évidemment dû en grande partie au trop grand nombre de postulants à cette activité en tant que professionnels, mais ça n’est pas toujours dû aux seules contraintes du « marché » (où l’on vend n’importe quoi pourvu que ça rapporte) comme le croient bien des amateurs de CFQ et parfois les chanteurs eux-mêmes. Peut-être est-ce dû aussi à la pauvreté mélodique de ces chansons « de paroles », faiblesse de départ compensée uniquement par des performances scéniques plus ou moins abouties, des costumes, des casquettes ou des petits chapeaux, des artifices de mise en scène, voire de cabotinage, qui masquent l’essentiel : la faible qualité des chansons.
On ne le rappellera jamais assez, une chanson naît au point de rencontre entre des mots et des notes. Privilégier les uns ou les unes au détriment des autres ne peut pas fonctionner. Ce point de rencontre est un point d’équilibre, il doit être parfait, sinon tout se casse la gueule. Il est très difficile à trouver. Cela ressemble au travail des artistes de cirque ou de music-hall de jadis qui maintenaient d’invraisemblables échafaudages de verres ou d’assiettes en équilibre sur le bout de leur menton, de leur nez, ou encore au sommet de leur crâne.
Il faut faire bien des essais avant d’espérer atteindre un peu d’art.Trop de chansons actuelles ne sont que des essais sans art. L’habillage musical et les grimaces vocales sont très bien « finis », mais la chanson, elle, n’a pas vraiment commencé.

Pierre Delorme

* Hexagone est un « mook » consacré à la chanson, crée par David Desreumaux et Flavie Girbal (2016). La tribune de Jean-Claude Barens a été publiée dans le numéro 12.

** Jean-Claude Barens, producteur indépendant, directeur artistique, éditeur et auteur, créateur de festivals. https://www.jean-claude-barens.fr/biographie.html



1 commentaire »

  1. André ROBERT dit :

    Tout ça est parfaitement vrai. On cherche depuis longtemps, et en particulier dans la CFQ, des mélodistes.
    Je comprends que vous n’ayez pas cité d artistes. N’ayant pas ce devoir de réserve, je pense pour ma part à Jacques Bertin, très grand auteur, poète, mais dont je ne peux pas écouter les chansons plus d’une minute tant les musiques me lassent.
    Je pourrais citer d’autres exemples mais je ne vais pas chercher à me faire incendier davantage !

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