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Les auteurs-compositeurs et interprètes sont une drôle d’espèce, un peu indéterminée sur les bords, un genre aux contours flous.
Les auteurs- compositeurs et interprètes ne sont généralement pas très musiciens et pas non plus poètes ou gens de plume . De surcroît, ils ne sont, le plus souvent, pas vraiment chanteurs. Ils se servent tant bien que mal d’une voix plus ou moins bien foutue en s’arrangeant pour en transformer les défauts en qualités ou en traits plus ou moins caractéristiques.
Ils n’appartiennent pas à un groupe social bien défini. Si leurs origines sont plutôt situées entre la petite-bourgeoisie et le prolétariat, une fois engagés dans leur activité de saltimbanque ils n’appartiennent plus à leur milieu d’origine et, pour ainsi dire, à aucun milieu particulier.
Ils sont, sans doute pour cette raison, assez solitaires, jaloux de leur indépendance, comme en marge de la vie sociale dont ils sont coupés en grande partie puisqu’ils n’ont pas de vie professionnelle quotidienne ou régulière et généralement une vie de famille limitée, voire inexistante. Ils sont « séparés » et s’ils ont des enfants, ils ne les élèvent pas eux-mêmes. Ils vivent entourés de compagnons ou compagnes fidèles, fascinés par les arts et le monde du spectacle.
Malgré une connivence (parfois de façade) avec les autres auteurs et compositeurs, ils ont bien du mal à se constituer en groupe social. Chacun dans son splendide isolement peut à loisir cultiver son narcissisme (généralement davantage développé que chez la plupart des gens).
Sur le plan professionnel, ils ne sont généralement pas admis chez les musiciens, sauf en qualité d’employeurs occasionnels. Les musiciens de métier n’ont généralement que peu de respect pour eux, sauf s’ils sont très riches et célèbres, bien entendu. Mais de toute façon ils méprisent leur absence de compétence musicale et s’en moquent régulièrement.
Les gens de plume, eux, les regardent de haut, comme on regarde de haut et avec bienveillance le travail des enfants. Pour n’importe quel écrivain, poète, ou prétendu tel, écrire une chanson relève davantage du divertissement sympathique et un peu puéril que d’une véritable activité artistique.
Quant aux chanteurs de métier, artistes lyriques ou vocalistes de tout poil et de haut vol vivant dans la terreur du courant d’air, ils les observent d’un œil un brin amusé, dans le meilleur des cas.
L’auteur-compositeur et interprète n’est donc pas grand-chose, peut-être même n’existe-t-il pas socialement en dehors de son statut d’intermittent (quand il l’obtient), conservé le plus souvent de haute lutte, grâce à force contorsions et autres arabesques associatives.
Ces auteurs et compositeurs n’ont pas de place véritable dans la société, ils se contentent de celle laissée dans les interstices à la jonction entre des groupes sociaux mieux définis.
En fait, ils ressemblent à ces herbes qui, quoi qu’il arrive, finissent par pousser dans la moindre faille du béton de nos villes, obstinément.
C’est peut-être cela finalement un auteur-compositeur et interprète, un genre d’herbe qui dépasse.

Pierre Delorme

7 commentaires »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Salut
    Dylan en est-il un archétype ? Anne Sylvestre ? Leonard Cohen ? Léo Ferré ? et pourtant ils existent…

    • administrateur dit :

      Non, Bob Dylan et Leonard Cohen sont (ou furent) des ACI, certes, mais des stars planétaires (ce qui donne un certain statut social !), ce qui est assez rare. Leo Ferré fut une immense vedette en France (idem pour le statut social). Anne Sylvestre se rapproche peut-être davantage de la foule des artistes auxquels je pensais et qui demeurent « méconnus », mais pourtant existent.

  2. Fauré dit :

    Qu’est-ce que c’est que ces poncifs poussifs aigris et lapidaires ? A moins que ce ne soit une analyse autobiographique, un cas n’est en aucune façon une généralité. ACI inconnu depuis quarante ans que j’écris et chante, j’ai élevé mes trois enfants avec mes deux femmes respectives, vit depuis vingt ans avec la deuxième, ne suis pas solitaire et ne ressens pas du tout auprès de mes amis musiciens de condescendance ou autres moqueries relatives à mon travail. Et je pense que c’est pareil pour beaucoup. Ce que je fais, je le fais avec amour, honnêteté et humilité et ça me va très bien comme ça.

  3. Sarclo dit :

    J’aime beaucoup ce petit texte. Narquois, mimant la mufflerie, assez bien renseigné… je m’y retrouve. Se moquer avec tendresse est un exercice louable.

  4. Un partageux dit :

    Écrire, mais au niveau d’Arthur Rimbaud.

    Composer, mais à faire oublier Mozart.

    Chanter, mais en égalant la Callas.

    Et jouer de la guitare à en ridiculiser Narciso Yepes.

    Si tu es en mesure de relever la gageure, alors va mon fils, tu pourras nous faire un ACI presque potable…

  5. Bruno Ruiz dit :

    Cher Pierre,

    J’ai mis du temps à répondre à ton billet sur les auteurs-compositeurs-interprètes parce que sa lecture a commencé par me mettre en colère et quand je suis en colère il m’arrive de dire des choses que je regrette après. Je préfère attendre que ça retombe pour mieux peser ce que j’ai à dire.
    Ma colère venait en grande partie du fait que tu parlais des auteurs-compositeurs-interprètes « en général » et qu’on était censés, nous et le public, se reconnaître ou reconnaître ses collègues dans le portrait que tu en faisais. Sauf que moi, je le lisais « en particulier » et que je ne me reconnaissais que très partiellement dans ce que tu écrivais. J’aurais préféré que tu nous parles de ton expérience personnelle de chanteur, de ton rapport à la chanson, des choix que tu as fait dans ta vie d’artiste, plutôt que généraliser le portrait d’une corporation improbable de chanteurs, en sociologue improvisé, peu scrupuleux de rigueur analytique et de faits scientifiquement avérés. Cela aurait été certes un autre sujet mais il aurait été plus intéressant il me semble. Car on peut se cacher derrière des billets d’humeur en exprimant sa mauvaise foi ou des points de vues discutables mais encore faut-il l’expliciter pour que ce soit clair pour le lecteur qui pourra plus volontiers accepter le code et le comprendre. Envoyer des scuds, même parfois pertinents, sur la profession en se disant que certains s’y retrouveront et que d’autres non, me semble pour le moins faire preuve d’une approximation intellectuelle – pour ne pas dire plus – à laquelle tu ne nous as pas habitués jusqu’à présent si j’en crois bien des billets réussis que j’ai lu dans Crapauds et Rossignols.
    Je vais donc te parler de moi, non pas pour me répandre dans une complaisance narcissique, mais parce que c’est de sa propre expérience à mon sens qu’il faut partir avant de dégager quelques généralités possibles, quelques éléments d’analyses, puisque le site sur lequel tu écris a cette ambition de réfléchir et d’analyser avec quelque sérieux cette chanson et ses pratiques que nous aimons tant.
    Depuis l’âge de 13 ans, j’écris de la poésie et depuis l’âge de 18 ans j’écris des chansons. J’ai commencé par faire des études de Lettres qui auraient dû faire de moi un professeur de français. Mais durant toutes mes études que je pouvais suivre grâce à des postes de pionnicat, je ne cessais d’écrire partout et tout le temps, donnant des récitals essentiellement dans la région bordelaise. En 1978, ma rencontre décisive avec Colette Magny m’a convaincu de devenir chanteur professionnel et je me suis installé à Toulouse. J’ai pu le faire grâce au fait qu’à l’époque, tu le sais, il existait pas mal de lieux qui accueillaient les récitals de chanson, parce je pouvais animer des ateliers d’écriture de poésie et de chansons, parce que je fus avec mon collègue Philippe Berthaut intervenant chansons épisodiquement en collège jusqu’en 1985, et parce que je faisais également des lectures publiques à voix haute de mes poèmes mais aussi d’autres nombreux auteurs. J’ai pu composé également de la musique de scène pour des metteurs en scène, réalisé des mises en scène et écrire pour le théâtre. C’est l’ensemble de ces activités qui m’a permis pendant plus de quarante ans d’avoir le statut d’intermittent. Je peux donc dire que j’aurai vécu de ma plume pendant toutes ces années sans pour cela chercher à devenir riche ou célèbre. J’ai gagné ma vie plus que je n’ai gagné de l’argent. Les aléas de cette intermittence me furent facilités par le salaire de ma femme qui, à mi-temps comme masseur-kinésithérapeute dans un centre de lutte contre le cancer, gagnait un salaire fixe qui pouvait maintenir un stabilité financière au foyer. Nous avons élevé notre fille tous les deux avec beaucoup d’amour et d’attention et après 15 ans d’études, un agrégation de Lettres classiques, un doctorat et un passage à la Casa Velasquez de Madrid et à l’Académie Française, elle a été reçue au concours du CNRS en tant que chercheur en épigraphie préromaine. Si je dis cela ce n’est pas seulement parce que je suis fier d’elle et de son parcours, mais pour indiquer que si notre couple n’avait pas été présent conjointement, si j’avais vécu comme les chanteurs que tu décris « en marge de la vie sociale puisque n’ayant pas de vie professionnelle quotidienne ou régulière et généralement une vie de famille limitée, voire inexistante » je pense que cela aurait été beaucoup plus difficile pour elle comme pour nous. Fidèle à ma femme pendant toutes ces années et n’étant pas alcoolique – je plaisante sur le poncif de l’artiste – je n’ai pas le sentiment d’être l’un de ces auteurs-compositeurs-interprètes « en marge de la vie sociale dont ils sont coupés en grande partie puisqu’ils n’ont pas de vie professionnelle quotidienne ou régulière et généralement une vie de famille limitée, voire inexistante. » Je ne me reconnais nullement dans le fait d’être l’un de ces chanteurs qui seraient « séparés » et que s’ils [avaient] des enfants, ils ne les [élèveraient] pas eux-mêmes ». Et ma femme n’est pas du tout « fascinée par les arts et le monde du spectacle. » Elle ne vient que très rarement me voir sur scène et c’est très bien ainsi. Pour le reste, je reconnais qu’il y a du vrai dans ce que tu écris. Mais si j’ai bien compris, contrairement à moi et quelques-uns de mes collègues, tu ne te considères pas comme un chanteur professionnel mais comme un chanteur amateur qui a gagné sa vie comme professeur de musique. La différence est grande et si j’apprécie, comme tu le sais tes chansons, ton expérience et ton point de vue ne peuvent être les mêmes que les miens ou les chanteurs qui ont essayé de vivre de leur expérience d’écriture et de leurs spectacles. Tous ne peuvent pas être mis dans le même panier et leur parcours singulier rend ton texte au bout du compte plutôt discutable.
    Je t’embrasse bien affectueusement, Bruno.

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