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Je ne sais pas si les chansons font l’Histoire, comme semble le prétendre le titre d’une série de chroniques radiophoniques (Ces chansons qui font l’Histoire) initiée par Bertrand Dicale, spécialiste de la chanson et devenu l’unique référence journalistique dans ce domaine.
Cependant, si les chansons ne font pas l’Histoire, elles la rencontrent parfois au moment où un événement qui la marquera est en train de se faire, comme en témoigne aujourd’hui la présence des chansons de Victor Jara dans les rues du Chili secoué par une révolte sociale.
« Lors de la manifestation monstre dans le centre de Santiago du vendredi 25 octobre, qui a rassemblé plus d’un million de personnes pour protester contre la politique sociale du gouvernement du président conservateur Sebastián Piñera et son recours à l’armée, a retenti une des chansons les plus célèbres de Víctor Jara, un des tout premiers martyrs de la dictature de Pinochet, assassiné à l’âge de 41 ans dans les jours qui ont suivi le putsch. El derecho de vivir en paz (« Le Droit de vivre en paix »), un chant pacifiste, avait été composée en 1969 pour dénoncer l’intervention américaine au Vietnam. […]  Réunis sur les marches de la Bibliothèque nationale, à l’appel du collectif Mille guitares pour la paix, des musiciens ont participé à ce moment particulièrement émouvant » (Mediapart, François Bougon).
La trajectoire de certaines chansons à travers le temps et les événements est parfois inattendue. Comme Le temps des cerises, en France, devenue emblématique de la Commune de Paris, alors qu’elle avait été composée plusieurs années auparavant (et que notre génération des années cinquante découvrira souvent par la voix chevrotante de vieilles dames qui la chantaient à la fins des grands repas de famille, bien loin de la Commune de Paris).
« Face à la répression menée par le président chilien, rappelant celle des années de la dictature de Pinochet, la population a répondu en mobilisant cette chanson, laquelle est ainsi réactualisée et “resignifiée” dans le contexte actuel », souligne Mauricio Gómez Gálvez, docteur en musicologie et spécialiste de la musique chilienne (Médiapart).
Une chanson, aujourd’hui, ça n’est pas grand-chose, tout le monde (ou presque) est bien d’accord là-dessus, mais malgré son industrialisation et sa consommation permanente destinée à meubler le silence, certaines échappent à cette logique et nous accompagnent collectivement, en suivant les chemins chaotiques des événements qui sont l’Histoire, et deviennent pour un temps un symbole de ses soubresauts et ses luttes.
Souvent, curieusement, leurs « paroles » n’ont pas à voir directement avec la situation dont elles émergent (cf. Le temps des cerises, ou la chanson de Jara citée ci-dessus). La puissance symbolique de certaines chansons demeure un mystère et le fait que nous ressentions le besoin de nous les approprier collectivement à certains moments est un mystère plus grand encore.

Pierre Delorme

Le droit de vivre en paix (Victor Jara)
Traduction Floréal Melgar)

Le droit de vivre,
Poète Ho Chi Minh,
Qui atteint depuis le Vietnam
Toute l’humanité
Aucun canon n’effacera
Le sillon de ta rizière
Le droit de vivre en paix

L’Indochine est cet endroit
Au-delà de la vaste mer
Où éclate la fleur
Par le génocide et le napalm
La Lune est une explosion
Que toute une clameur fait taire
Le droit de vivre en paix

Oncle Ho, notre chanson
Est un feu de pur amour
Colombe du colombier
Olivier de l’oliveraie
C’est le chant universel
La chaîne qui fera triompher
Le droit de vivre en paix

2 commentaires »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Salut

    Il y a aussi « Ô bella ciao », chanson de femmes dans les rizières du Pô, devenue chanson de résistance 40 ans plus tard, avec quelques aménagements du texte. Et ces chansons ont toutes des mélodies simples très chantantes.

  2. Un partageux dit :

    « Le temps des cerises, en France, devenue emblématique de la Commune de Paris, alors qu’elle avait été composée plusieurs années auparavant (et que notre génération des années cinquante découvrira souvent par la voix chevrotante de vieilles dames qui la chantaient à la fin des grands repas de famille, bien loin de la Commune de Paris). »

    Combien de chansons sont ainsi passées d’une génération aux suivantes ? De nombreuses chansons, pas toujours d’une folle qualité littéraire, ont été chantées dans les fêtes familiales surtout parce qu’elles permettaient de montrer les qualités vocales de leurs interprètes. On chantait d’abord en gallo pour faire plaisir à l’auditoire (cf les nombreuses adaptations de la tradition par Les Ours du Scorff) puis on chantait des « chansons parisiennes » (Delmet et compagnie) pour montrer qu’on avait une « belle voix ».

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