Ridicule et sublimeInutile de chercher une vérité quelconque en ce qui concerne les goûts dans le domaine de la chanson. Chacun a les siens et nul artiste ne saurait faire l’unanimité. Est-ce une affaire de timbre de voix, de physique, de fantasme ? Bien malin qui pourrait le dire.
Quelle étrangeté tout de même de constater qu’un même artiste bouleverse les uns dès qu’il ouvre la bouche pour chanter alors que les autres restent indifférents, voire trouvent sa performance insupportable de médiocrité et de mauvais goût, ou encore que tel chanteur considéré comme un immense poète par les uns n’est pour d’autres qu’un adepte de clichés d’un autre âge. Sublime pour les uns, ridicule pour les autres, « du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas », disait Napoléon Bonaparte. Il est apparemment vite franchi dans ce petit monde de la chanson.
Inutile dans ces conditions d’essayer d’établir des hiérarchies, de dire qui est grand, qui est moyen et qui est petit. L’usage veut que Brassens, Brel et Ferré soient considérés comme les « trois grands » de la chanson « à texte »… la photo mythique de Jean-Pierre Leloir le prouve ! Pourtant nombreux sont ceux qui ne supportent pas l’un ou l’autre de ces trois-là et le considèrent comme ridicule…
S’il y a une vérité dans ce domaine, c’est bien celle de l’absence de critères objectifs qui permettent de situer les artistes les uns par rapport aux autres. La subjectivité et l’irrationalité règnent. Sans doute parce que la chanson s’adresse d’abord à la sensibilité de chacun avant de s’adresser à son intellect. C’est l’émotion qui prime.*
La chanson telle que nous l’écoutons et la goûtons est peut-être un des rares domaines d’expression où nous acceptons de mettre notre capacité à raisonner en sommeil, pour nous laisser aller au simple plaisir de la délectation ou, au contraire, de la détestation. Notre intelligence aura beau nous enseigner que telle chanson ou tel artiste mérite notre considération, cette considération demeurera artificielle et purement théorique sans l’accord de notre sensibilité à la voix qui chante, aux mots et aux notes, au personnage, à sa manière d’être et de faire.
Ajoutons à cela, et ça n’est pas la moindre chose, que depuis les années soixante l’industrie du divertissement s’en mêle et manipule du mieux qu’elle peut nos goûts et notre besoin d’admirer, en créant à la pelle des « génies » et des « idoles » prêts à être consommés. Les admirations vont bon train, même parfois pour les réputés « non-consommables » par le showbiz.
Il est bien difficile dans ces conditions d’entrevoir une vérité quelconque qui puisse nous renseigner sur autre chose que nos goûts personnels, qui, c’est bien connu, comme les couleurs ne se discutent pas. D’ailleurs la chanson se discute assez rarement, elle n’est pour la plupart d’entre nous qu’un petit plaisir passager qui se passe de commentaires.

Pierre Delorme

* « Dans les Écritures, il est écrit : “Au commencement était le Verbe.”
Non ! Au commencement était l’émotion.
Le Verbe est venu ensuite pour remplacer l’émotion. »

Louis-Ferdinand Céline vous parle, 1957.

2 commentaires »

  1. Un partageux dit :

    Décentrons et passons à d’autres arts.

    Bernard Buffet a connu une période de gloire. Mais, sur la fin de sa vie, ses tableaux ne trouvaient même plus preneur. Qui avait raison ? Les acquéreurs de la période faste ou les boudeurs de ses vieux jours ?

    Nicola Porpora a été adulé en son temps. Et puis on a complètement oublié ses opéras au point que son nom était quasiment inconnu il y a quelques décennies. Avec l’arrivée du disque compact des fureteurs de bibliothèque ont exhumé et enregistré des pages prises dans son œuvre abondante.

    Paul Bourget a vendu des romans à pleins camions jusqu’aux environs de 1920. Des tirages qui feraient rêver tous nos auteurs contemporains. Qui connaît mais surtout qui lit Paul Bourget aujourd’hui ?

    « Il est bien difficile dans ces conditions d’entrevoir une vérité quelconque […] » Et pourtant j’ai toujours eu du mal avec C. Jérôme tout comme avec Juliette Armanet que les Crapauds et Rossignols m’ont fait découvrir.

    • administrateur dit :

      La vérité en art « nous évite », mais celle de la postérité est aussi imprévisible qu’impitoyable ! Imaginons tous ces personages importants de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, ils seraient bien surpris de voir ce que nous avons retenu de leur temps !

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