On sait que la charité bien ordonnée commence par soi-même. On sait aussi qu’un artiste se doit d’avoir l’orgueil suffisant pour oser se lancer dans une activité où d’autres ont excellé avant lui, Je m'aime, toi non plusalors que personne ne lui a rien demandé. Mais si l’arrogance est acceptable, ou du moins compréhensible, chez un jeune débutant (de l’arrogance, il en faut pour démarrer sans se sentir écrasé par ses aînés), elle devient dramatique et imbuvable chez celui qui, après de longues années de pratique, n’a pas obtenu la reconnaissance qu’il pensait mériter et multiplie pourtant les jugements d’autosatisfaction et le dénigrement d’artistes qui ont mieux réussi que lui.
Hélas, cet orgueil, cette boursouflure de l’ego, traduit surtout une absence complète de doutes sur la qualité du travail proposé. Sans passer sa vie à faire la révérence devant ses aînés glorieux et reconnus, on peut tout de même faire preuve d’un peu de modestie vis-à-vis des « maîtres » et ne pas vouloir les prendre de haut, les ignorer, ou encore les dézinguer, voire, comble de l’immodestie, les évoquer comme des égaux, des collègues, histoire de forcer la réalité.
Ces accès d’arrogance désespérée sont surtout le reflet d’une absence dommageable d’esprit critique vis-à-vis de soi-même et de son travail, car un peu de recul, voire de doute, sur la qualité de ses propres productions peut être la bonne voie pour les améliorer et trouver enfin, au moins un peu, cette reconnaissance tant désirée.
Quand les oubliés du métier ont le chef plus gros que le talent, c’est triste, et même carrément pitoyable. On sait pourtant depuis La Fontaine ce qu’il advint de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf.

Pierre Delorme

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