Dans la dernière en date des livraisons du « mook » Hexagone figure un entretien avec Christian Olivier, membre fondateur du groupe les Têtes Raides, qui mène également une carrière solo. Au cours de Sans titrela conversation, la question de la poésie mise en musique est soudainement évoquée. Christian Olivier, qui lui-même a donné dans le genre en plaçant quelques notes sur des textes de Prévert, entre autres, commence par répondre qu’il s’agit là d’un art difficile, et même « casse-gueule », dit-il. « De grands chanteurs ont adapté des poésies, pas toujours à bon escient à mon avis », ajoute-t-il. On ne saura pas qui sont ces « grands chanteurs », mais de mauvaises langues pourraient déjà laisser entendre, après écoute du Christian Olivier musicien des poètes, que c’est arrivé aussi à des chanteurs de moindre importance.
Encouragé sans doute par cette appréciation négative sur de grands confrères, l’interviouveur mal inspiré, appelé Mad, interrompt alors l’artiste-critique pour affirmer qu’en effet Léo Ferré s’est parfois planté dans ce domaine. Là, quand même, on s’attend raisonnablement à ce que l’interviouvé réagisse : « Holà ! Tout doux, amis d’Hexagone ! S’il y a des noms à citer en matière de merdouilles résultant de la mise en musique de nos grands poètes, ce n’est sûrement pas le nom de Ferré qu’il faut mettre en avant, surtout si l’on doit n’en citer qu’un seul. Pensez par exemple au crime commis par Jean-Louis Aubert sur Le dormeur du val. Mais il y en a d’autres. » Que nenni ! Plutôt que cette réplique pleine de bon sens, que répond la tête pensante des Têtes Raides ? « Il n’est pas le seul à être tombé dans le piège. »
On ne saura pas, ni de la part de l’interviouveur ni de celle de l’interviouvé, ce qu’a à ce point raté le mélodiste piégé de Verlaine et de Rimbaud, dont d’innombrables amateurs de chanson s’accordent tout de même à dire qu’il a su magnifier comme personne ces deux immenses poètes, entre autres. Mais peut-être faut-il considérer sa version de L’affiche rouge, d’Aragon, comme un ratage lamentable au regard de l’œuvre de Christian Olivier l’artiste, sur laquelle Christian Olivier le critique semble avoir une bonne opinion. Car dans la foulée, en effet, celui qui opine à l’évocation des échecs musicaux de Léo Ferré se montre assez content de lui, estimant réussie sa prestation sur le texte de Stig Dagerman Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, vingt et une minutes de texte dit, livre en main, sur fond de musique monotone et répétitive.
Il est des entretiens au cours desquels des artistes évoquent leurs illustres prédécesseurs en termes élogieux, soulignant ce qu’ils leur doivent, s’abstenant de tout commentaire vis-à-vis de ceux qu’ils apprécient moins. A l’évocation des glorieux aînés, il en est même qui s’effacent complètement et s’attachent surtout à ne pas établir de comparaison entre leur œuvre en train de se faire et celle, aboutie et reconnue, desdits aînés aujourd’hui disparus. Cela s’appelle le piège de la modestie. Christian Olivier n’est pas tombé dedans.

Floréal Melgar

 

3 commentaires »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Cher Floréal,
    Nous vivons des temps modernes z’et épatants, mais il semble que nous soyons, nous les anciens combattants de la CFQ, un peu dépassés par les nouveaux génies de l’art chansonnesque… Soyons modestes et faisons notre mea culpa, les temps changent, Ferré, Brassens, Anne Sylvestre sont des has been, et nous aussi… Peut-être… Avec tout ça, tu viens de pourrir mon dimanche, même la grand-messe ne pourra me rabibocher le moral… et je vais de ce pas écouter Caussimon, une bluette en situation, « Bordel à cul »… dédicace à ce bon Chris… (pas Landrain) et pour mon besoin de consolation à rassasier, je confie la mission à saint Emilion. Sur fond de rap électro, c’est bien pour faire jeune.

  2. Un partageux dit :

    « Cela s’appelle le piège de la modestie. Christian Olivier n’est pas tombé dedans. »
    Souvent comme aujourd’hui, en lisant Crapauds et Rossignols, on se dit qu’en ces temps incertains il nous reste tout de même d’excellents claviers successeurs des plumes de même métal.
    Ça nous console du récent emprunt à la médiathèque d’une bonne dizaine de CD de chansons de cette année. CD qui sont autant de navrants naufrages qu’on préfère oublier.

  3. Récemment, je lisais le livre que Louis-Jean Calvet a consacré à son ami Léo Ferré. C’était assez stupéfiant de lire certains jugements sur l’oeuvre ferréenne, tantôt trop élogieux, tantôt injustement sévères…
    On sentait que Calvet avait un parti pris sentimental.
    Par exemple, à propos du double microsillon «Verlaine et Rimbaud», il affirmait que les titres de Verlaine paraissaient bien mièvres par rapport aux autres !

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