Je dois l’avouer, j’ai été de ces innombrables adolescents troublés qui auraient aimé prendre la main de Françoise Hardy à l’époque où elle observait tristement tous les garçons et les filles de son Astrologieâge s’en allant deux par deux et les yeux dans les yeux, quand de son côté elle déambulait seule par les rues, l’âme en peine. Oui, je le reconnais, j’eusse aimé être celui-là qui, à la fin de sa chanson L’amitié, viendrait chez elle pour chauffer son cœur à son bois, et plus si affinité. Mais je vous rassure, ça n’a pas duré très longtemps car des Anna Karina et une foule d’actrices américaines ou italiennes sont venues fort heureusement me faire oublier la demoiselle délaissée. Françoise et moi nous sommes donc séparés à l’amiable après une courte, très platonique et très virtuelle vie commune, ce que l’avenir ne m’a jamais fait regretter, ses centres d’intérêt et les miens n’étant guère conciliables.
Côté chanson, d’abord, son filet de voix et la banalité de ses textes pouvaient difficilement rivaliser longtemps avec ce qui allait intéresser, voire passionner, nombre de jeunes gens de ma génération, les Brassens, Ferré, Brel, d’un côté, ou les Dylan, Beatles ou Stones, de l’autre.
Côté vie en société, l’engagement personnel me paraissait devoir peser davantage sur la réalité et mon propre parcours que l’attente d’une conjonction Pluton-Saturne en Capricorne pour espérer une vie meilleure. « Les pavés s’entassent et les flics qui passent les prennent sur la gueule » me parlait bien plus à 20 ans que les élucubrations zodiacales de cette Madame Soleil de la variété.
Côté vie privée, j’ai toujours préféré nettement ces artistes qui, comme le troubadour de Sète, ne montrent leurs organes procréateurs qu’à leurs femmes et leur docteur plutôt que ceux-là qui, comme elle, ont vendu constamment aux gazettes leurs états d’âme, leurs époux, amants et maîtresses, leurs rejetons et leur bulletin de santé.
Aujourd’hui que la dame ne chante plus mais que la perspective de ne plus faire parler d’elle effraie, Françoise Hardy semble avoir rejoint les rangs de ces « grands témoins de notre temps » qui nous laisseraient désemparés, s’imaginent-ils, si leur avis sur tout et n’importe quoi venait à nous manquer. Ainsi, par exemple, a-t-on dû partager le désarroi de cette femme du monde de droite face au très bolchevique ISF qui allait l’empêcher de vivre seule dans un huit-pièces parisien. Mais c’est surtout dans la rubrique nécrologique vacharde ou pour le moins malséante que mon ennemie de la rose (au poing) paraît vouloir s’illustrer désormais. A la mort de Leonard Cohen – un tout petit par rapport à elle ! –, n’a-t-elle pas cru bon de déclarer sans rire que le Canadien mélancolique n’avait pas été un bon mélodiste ? Et puis dernièrement, le jour même de la disparition de la chanteuse belge Maurane, voilà que la Françoise se lance hardiment dans des considérations scabreuses sur le physique de la défunte, en un moment où la simple décence commandait bien sûr qu’elle ferme sa gueule.
Mais peut-être suis-je à mon tour un peu méchant. Après tout, qui peut savoir si le cynisme et la bêtise de la dame ne sont pas dus à son « ciel de naissance » ?

Floréal Melgar

2 commentaires »

  1. Camerlynck Christian dit :

    Merci vraiment. Je n’ai pas ton talent, Floréal, mais que cela fait du bien de répondre à cette aigrie, cette méchante.
    Dans le genre saloperie journalistique à propos de Maurane, un titre d’un journal du Centre lu par mézigue : « Le monde de la chanson en deuil de la Voix de Maurane. » N’est-ce pas dégueulasse et hélas révélateur du monde de la chanson, de la variété et des médias dans lequel nous sommes. Putain de monde. La chanson chefs-d’oeuvre en péril.

  2. Norbert Gabriel dit :

    Salut,
    Ah ! les amours adolescentes déçues, ça laisse des traces… Il y a un point où elle n’a pas tout à fait tort, même si elle l’exprime mal, c’est Leonard Cohen mélodiste. J’ai beaucoup réécouté Leonard Cohen depuis trois ou quatre ans, il a des musiques souvent assez complexes et une sorte de chanté-parlé qui le met hors de portée du pékin lambda qui peut brailler La danse des canards ou La maladie d’amour ou L’eau vive sans trop de souci. On pourrait dire la même chose de Brassens. Le vieux Léon, par exemple, c’est assez sophistiqué musicalement. Et pour revenir à Leonard Cohen, dans mes chansons cultes comme The guests, My gypsy wife ou Waiting for the miracle, j’entends déjà les désastres probables en karakoé. Ce qui ne serait pas le cas avec Mon amie la rose que j’aime beaucoup, par Natacha Atlas… en plus de l’original.

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