Mes dix albums 2Flavie Girbal, la jeune dame qui a créé et anime en compagnie de David Desreumaux la belle revue Hexagone, un mook consacré à la chanson, n’était pas trop d’accord avec les Crapauds et les Rossignols au sujet de l’importance de l’appartenance à une génération en matière de chanson. Pour elle, les goûts dans ce domaine ne se découpent pas forcément selon les classes d’âge. De mon côté, je partage le point de vue de l’écrivain Philippe Forest pour qui nos mémoires sont saturées de chansons emmagasinées pendant l’enfance et surtout l’adolescence, ce qui laisse peu de place ensuite pour de nouvelles chansons. Il écrit : « Et s’il m’est arrivé depuis, s’il m’arrive encore d’en découvrir une que j’aime, c’est comme si, malgré tout, arrivée trop tard, elle n’existait pas vraiment. Du moins pas de la même manière que les autres. Entrant par une oreille et ressortant par l’autre, faute d’espace encore disponible où elle pourrait se loger entre les deux, s’évanouissant aussitôt comme un air que l’on ne retient pas.
Si bien que seules les chansons qui comptent sont, pour chacun, celles de son adolescence. Ce qui me ferait volontiers dire, si je devais prêter à mon propos une portée un peu générale, que la chanson est non pas l’enfance de l’art mais bien plutôt son adolescence.»*
J’ai fini par concéder à Flavie que notre génération, celle du baby-boom, avait eu un rapport particulier à la chanson, devenue dans les sixties un marqueur générationnel très fort, ce qui faussait plus ou moins notre point de vue de vieux baby-boomers**. Cela dit, Philippe Forest, né en 1962, n’est pas un baby-boomer…
Cependant, à l’occasion d’un « défi » (comme il en court sur le réseau social Facebook) qui consistait à publier la liste de ses dix albums préférés, beaucoup d’amis virtuels, certains de ma génération et d’autres plus jeunes, ont relevé le gant et se sont pris au jeu. En regardant les listes, on s’aperçoit que chacun choisit le plus souvent les albums qui l’ont marqué dans sa jeunesse, mais peu d’albums contemporains, voire aucun. Ces amis de ma génération, proches ou lointains, virtuels ou non, ont établi, ou établissent encore, une liste d’albums parus à la fin des années 60 et dans les années 70. Ceux des générations plus récentes, publient les albums de leur jeunesse (les années 80 ou les années 90). Ajoutons qu’on trouve aussi (heureusement !) dans ces listes des albums de musique dite classique ou de jazz.
Mais après cette nouvelle expérience, en ce qui concerne nos goûts d’amateurs de chanson, j’en reste à mon point de vue initial. Les jeux semblent faits dès la fin de nos jeunesses, et même si l’on garde du goût pour les chansons actuelles et qu’on s’y intéresse, elles arrivent trop tard, les bonnes places sont prises dans nos têtes. Et quand on nous demande de dire la liste de nos disques préférés, on se tourne instinctivement vers ceux qui nous ont marqués dans cette période de la vie où l’on est particulièrement sensible à la chanson.

Pierre Delorme

*Philippe Forest, Les souvenirs, in Variétés : littérature et chanson, NRF, juin2012.

**http://www.crapaudsetrossignols.fr/2017/01/24/une-vue-en-trompe-loeil/

1 commentaire »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Salut
    Quand on a quelques décennies de musiques au compteur faire un choix de 10 albums est compliqué… Au fil du temps, en jetant un oeil dans mes rayons de musique, je constate qu’il y a eu des albums qui m’ont obsédé une année entière, des coups de coeur qui me semblaient être éternels, et puis non. Ce sera peut-être la même chose pour 3 ou 4 albums « choc » des années 2016-2018.
    Donc les deux premiers sont de 1972 et 1995, les 8 autres c’est une sorte de chronologie depuis 1960, ceux qui restent fondateurs, en termes d’album. Si c’était une seule chanson ce serait différent, il y aurait « Actualités » et « Federico Garcia »…
    Ces dernières années, les deux albums qui me viennent spontanément, c’est Jérémie Bossone « Gloires » et Camille Hardouin « Mille bouches ». Et entre les 10 premiers et les deux derniers arrivés, j’en ai une bonne douzaine à caser. C’est dans cette série que je vais piocher régulièrement, entre deux nouveautés plus ou moins séduisantes.

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