A la suite de la publication, sur ce site, de deux articles accompagnés de vidéos* où Georges Brassens et Jean Ferrat, d’une part, puis Marie Laforêt et à nouveau Jean Ferrat, d’autre part, évoquent l’engagement en chanson, un débat s’est ensuivi sur un réseau social bien connu. Nous avons alors eu l’idée de demander à sept artistes ayant participé à cette discussion de nous livrer ici leur conception de la « chanson engagée » ou leur façon de comprendre cette expression.
Nous vous proposons donc ci-dessous leurs contributions, au rythme d’une par jour. Nous avons opté pour l’ordre alphabétique. Aujourd’hui : Gilles Roucaute.

* Voir « Deux hommes sur un canapé » et « La chanson engagée, c’est le vol ! ».

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RoucauteAvouons-le tout de go : la chanson engagée m’énerve. Quand je suis en désaccord avec elle, elle m’exaspère : comment peut-on chanter ça ? Elle m’irrite tout autant dans le cas contraire : comment l’auteur peut-il s’approprier cet avis qui est le mien et le signer de sa plume ? Et comment peut-il penser m’apporter quelque chose alors que je pense tout-pareil-comme-lui et que, sans vouloir me pousser du col, il a rarement des arguments aussi pertinents que les miens pour défendre son idée, qui est d’ailleurs la mienne ? Ainsi, ami lecteur, si par un malencontreux hasard tu es un défenseur de la peine de mort, sans doute t’irrites-tu qu’en 1970 Michel Sardou ressasse dans Je suis pour l’argument éculé : « Oui mais si c’était ton enfant qu’on avait tué, hein, ne voudrais-tu pas arracher les tripes de l’assassin pour t’en faire un collier ? » Les adversaires de la peine de mort renversent depuis tellement longtemps cet argument qu’il fait peine à entendre. De même pour les bouleversantes ritournelles “engagées” du style « La guerre, c’est mal », « Je suis Charlie » ou « Vive la paix entre les peuples » qui donneraient presque envie de défendre l’opinion contraire rien que pour mettre un peu de vie dans l’expression.
Saleté de question qui vous poisse à la peau que celle de la chanson engagée. On voit à peu près ce que c’est, on sera capable d’en trouver des exemples significatifs, mais la définir semble impossible :
– Est-ce une chanson qui dérange, qui vaut à son auteur infamie et mise au ban de la société ? Pas forcément, comme en témoignent les anodines et tout-sauf-dérangeantes mille chansons “engagées” nées de l’après-Charlie.
Suffit-il que la chanson délaisse les habituels sujets amoureux pour traiter de sujets normalement réservés aux débats de société et aux hommes politiques, voire de sujets interdits par le temps et les mœurs ? Allez donc chanter « Fous-le camp, Poutine » en Russie ou « Vive l’amour libre ! » en Arabie saoudite pour voir. Dans notre société supposée plus permissive, les seules vraies chansons engagées traiteraient à ce compte-là de terrorisme en épousant le point de vue du terroriste ou de pédophilie en défendant la pureté de l’amour entre un nonagénaire et un élève de maternelle. En effet, si je chante la peine que me cause le départ de mon-amour-pour-la-vie, on ne prend pas ça pour une chanson engagée contre la rupture amoureuse. Par contre, si je chante le chagrin ressenti à entendre que des enfants syriens meurent écrasés sous les bombes, on me taxe tout de go de chanteur engagé, comme si mon avis importait plus à Bachar El Assad qu’à mon ex’. Entre les deux, si je chante le déchirement que cause la mort d’un proche suite à une grande et douloureuse maladie, on pourra à la rigueur me considérer comme engagé contre le cancer. Et pourtant, dans la vie, tout nous arrive pêle-mêle. On ne classifie pas les joies et les peines selon leur origine. Pourquoi diable une chanson relative à l’une de ces émotions serait-elle plus engagée que celle sur l’autre ?
– Est-ce l’engagement “à la ville” de l’auteur dans un parti, un syndicat, une association ? Ainsi, Brassens étant supposé anarchiste, sa production serait par essence engagée comme telle, celle de Ferrat ou de Leprest communiste, Le voyage au bout de la nuit fasciste, etc. On voit bien que l’argument ne tient pas. La non-demande en mariage rejoint certes
les réserves des anarchistes face à l’ordre matrimonial mais je la vois surtout comme une jolie chanson d’amour. Je doute de même que Ferrat ait chanté Cuba si ou Potemkine sur ordre direct d’une commission à la culture d’une Internationale quelconque. Si ces chansons sont engagées, ce n’est en tout cas pas seulement parce que Ferrat était compagnon de route du Parti. Il faut trouver autre chose… Ou alors, on voit l’engagement partout et si “l’amour est cerise”, selon le même Ferrat, c’est parce que la cerise est rouge, couleur de la révolution. Bon sang, mais c’est bien sûr !
– Est-ce l’intention de l’auteur, qui serait de nous embrigader, de nous faire porter le drapeau que lui-même arborerait fièrement ? « Virage à droite » est-il un spectacle engagé si les auteurs veulent, par le rire, décrédibiliser les discours de droite mais pas s’ils ne visent après tout qu’à se marrer et à faire se marrer le public ? J’ai voté Front national est-elle une chanson engagée si l’auteur a la volonté consciente de mettre en garde l’auditeur des conséquences de ce vote mais pas s’il a juste voulu traduire une angoisse, une peur, une émotion personnelle ? Guernica est-il un tableau engagé si Picasso a voulu participer par sa peinture à la guerre contre le franquisme et l’Allemagne nazie mais pas s’il a juste voulu coucher sur la toile l’horreur qu’a fait naître le récit des bombardements de l’aviation allemande sur Guernica ? Le tableau, la chanson ou le spectacle qui en résulte est pourtant le même. Bien malin qui distingue les intentions de l’auteur dans l’œuvre finale. Et surtout, on s’en fout. Soit l’œuvre nous apporte quelque chose, soit elle ne nous apporte rien, c’est sa seule vérité. La preuve du pudding culturel est qu’il nous nourrit, en émotion ou en réflexion, pas ce que le cuisinier a voulu mettre dans sa pâte.
Alors qu’est-ce qui fait qu’une chanson est engagée ? J’ai au final peu de certitudes, seulement des doutes et une nébuleuse de qualificatifs, un faisceau d’indices dont
aucun n’est concluant. Finalement, une chanson est engagée parce qu’elle paraît telle à l’auditeur, parce qu’il a le sentiment que l’auteur veut lui bourrer le crâne ou qu’il prend la pose, qu’il nous dit « regarde, je suis de ce camp-là, le bon ». Que telle ait été ou pas son intention, peu importe. Au final, la chanson est engagée SI ÇA SE VOIT. Une chanson engagée est donc une chanson un peu ratée, un peu maladroite où l’intention réelle ou supposée de l’auteur transparaît, ce qui lui fait risquer le rejet.
Il faudrait peut-être au final, au rebours de toute évidence, renvoyer dos à dos les chanteurs qui n’écrivent que des chansons “engagées”, qui se font les porte-paroles de toutes les misères et combats de ce monde, et ceux dont la production est désespérément vide de telles chansons. Comment ? Le premier n’a-t-il donc pas une petite historiette sentimentale à nous mettre sous la dent ? Et le second n’est-il pas ému par la vue d’un mendiant agonisant dans la rue ? D’une fillette meurtrie ? D’un peuple assassiné ? Si oui, pourquoi ne nous en font-ils pas part ? Sans doute parce qu’ils font, chacun à sa manière et avec un résultat diamétralement opposé, le tri entre le bon grain des émotions qui mérite la chanson et le mauvais qui ne la mérite pas. Il va à son cahier comme il va à la cellule du parti ou à l’usine, pour écrire et composer comme on répond à une étude de marché ou à une commande. Finalement on l’a trouvé, le chanteur engagé, celui qui, à rebours de sa vie qui mélange les émotions et les peines, ne parle QUE des malheurs du monde et celui qui n’en parle jamais. Je confirme : c’est bien celui-ci qui m’ennuie.

Gilles Roucaute

2 commentaires »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Salut

    Engagées ou dégagées, les chansons qui m’émeuvent sont celles qui me racontent des histoires, pas comme un exercice scolaire et appliqué, comme un poème simple, genre « Demain dès l’aube »… ça suppose aussi des belles musiques, ça n’a pas toujours été le cas dans cet exercice militant… Lily de Pierre Perret, c’est une chanson « engagée » ou une histoire ? Nobody knows the trouble I’ve seen c’est engagé ou pas ? Je m’en fiche, ça me fait voyager quelque part entre émotion primaire et réflexion annexe, et ça me va.

    • Christian Camerlynck dit :

      Assez d’accord avec Gilles, avec Bruno Ruiz et avec Norbert. A mes yeux le seul engagement fort est la qualité. Le respect du public. Si je chante des poètes, ou des « chantauteurs » que j’aime, bien sûr que c’est pour les textes et les musiques et que celles-ci me parlent, me permettent d’exprimer un point de vue, ma modeste vision du monde. Mon ambition: partager, tenter de montrer que les auteurs sont témoins d’une époque. Il arrive que le public, qu’une partie du peuple se saisisse d’une chanson : Le chœur des esclaves de Verdi, Mon pays de Gilles Vigneault, l’Estaca de Lluis LLach, et la transforme en hymne, l’auteur est-il responsable pour autant?

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