A la suite de la publication, sur ce site, de deux articles accompagnés de vidéos* où Georges Brassens et Jean Ferrat, d’une part, puis Marie Laforêt et à nouveau Jean Ferrat, d’autre part, évoquent l’engagement en chanson, un débat s’est ensuivi sur un réseau social bien connu. Nous avons alors eu l’idée de demander à sept artistes ayant participé à cette discussion de nous livrer ici leur conception de la « chanson engagée » ou leur façon de comprendre cette expression.
Nous vous proposons donc ci-dessous leurs contributions, au rythme d’une par jour. Nous avons opté pour l’ordre alphabétique. Aujourd’hui : Gilbert Laffaille.

* Voir « Deux hommes sur un canapé » et « La chanson engagée, c’est le vol ! ».

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Gilbert LaffailleJ’aime bien la chanson engagée. Elle m’a procuré beaucoup d’émotions, surtout quand j’étais jeune et que j’apprenais la guitare : quel plaisir de chanter Le Déserteur, La ballade de Sacco et Vanzetti, Universal Soldier et quelques autres… Par la suite j’ai écrit moi-même des chansons qui ont pu être perçues comme des chansons engagées, mais je n’ai jamais revendiqué ce terme. Dans l’après-68, nombre de chanteurs ne faisant pas toujours dans la dentelle, j’avais eu à cœur de me positionner différemment. Un directeur artistique m’ayant dit que j’avais un physique de comique j’ai choisi d’aborder certains thèmes par l’humour. Le Gros chat du marché, Interrogations écrites, Le Président et l’éléphant, Le bonjour d’Alfred, Trucs et ficelles, Éducation nationale sont-elles des chansons engagées ? Je ne sais pas. Elles sont critiques, caustiques, elles expriment un point de vue, mais elles visent surtout à faire sourire l’auditeur, je n’y lance pas de mot d’ordre. Assez tôt j’ai aussi pris la précaution de me moquer de moi, par exemple dans Neuilly Blues, chanson qui avait pour but de relativiser les choses.
Les difficultés se sont présentées avec Deux minutes fugitives, Le maître d’école et Petites filles de Chiang-Maï. Trois chansons graves évoquant des sujets lourds. Je les ai écrites sincèrement, au bord des larmes, mais la sincérité n’excuse pas tout. Je les ai signées, enregistrées, je les revendique, mais au fil du temps je les ai peu à peu écartées de mon répertoire. Trop difficile. Inextricable. Comment chanter ce genre de choses ? Faut-il mettre en scène la souffrance ? N’est-ce pas indécent ? Comment ose-t-on se faire applaudir, toucher un cachet et des droits d’auteur, en évoquant la misère, la détresse et la cruauté humaines ? Depuis Diderot et son Paradoxe sur le comédien, chacun sait que pour bien interpréter il ne faut pas trop ressentir… Chanter ce genre de choses uniquement par automatisme ? Indécent. Impossible. Être au bord de la cassure ? Intenable. Je dirais donc que si l’émotion s’en mêle la chanson engagée est, en tout cas pour moi, franchement déconseillée. L’humour, l’énergie de la colère, permettent sans doute de mieux faire passer certaines choses, en évitant toutefois le premier degré. La scène n’est pas une manif.
Plus tard j’ai corrigé le tir avec des chansons aux allures de fables, La faute à personne, Le Triangle des Bermudes, Dents d’ivoire et peau d’ébène, Just like you ! Mais la difficulté est toujours là : il faudra aller chanter partout. Clamer un engagement « de gauche » à la fête de l’Huma n’est pas bien périlleux… Est-on sûr de pouvoir en toutes circonstances assumer ses propos ? J’aime bien la chanson engagée… mais je m’en méfie comme de la peste. En fait elle engage surtout son auteur et son interprète. Il faut pouvoir tenir ce que l’on dit. Sinon l’on n’est qu’un triste clown. J’ai vu un jour à l’Olympia un chanteur célèbre appeler son jeune public à la « guérilla urbaine » pour aller sans doute par la suite sabrer le champagne dans sa loge avec le Tout-Paris. Là on est évidemment dans la caricature, la société du spectacle.

Gilbert Laffaille

5 commentaires »

  1. Georges Cuffi dit :

    Je copie colle ici mon commentaire sur la page de Floréal :

    SUPERBE ! J’invite tout le monde à lire le texte de Gilbert Laffaille, clair, nuancé, intelligent, toutes choses que l’on savait déjà ! J’ai adoré le « final » qui de plus rejoint une expérience personnelle : en mai 68, je finissais ma licence de lettres et dans l’amphi de la fac occupée arrive un certain Serge Reggiani, grand artiste et grand interprète, au demeurant. Il chante quelques chansons puis parle. Il dit que désormais il ne chantera plus que des chansons « engagées », voire révolutionnaires. Puis il donne la parole aux étudiants présents, l’amphi était comble, évidemment. J’ose l’interroger : « Ne pensez-vous pas que la chanson poétique puisse exister sans forcément contenir un discours engagé ? » Je me fais huer par la salle, je m’y attendais ! Il ne répond que par une mimique amusée, et « non, je ne pense pas ». En sortant de l’amphi ma jeune prof de fac, Christiane Blot, à l’époque me dit « bravo, Georges ! vous avez été courageux et avez absolument raison ! Rentrant à la maison sur mon solex, j’étais très heureux ! (je précise que plus à gauche que Christiane, tu meurs! :-) ) Et puis, et puis… la vie a continué… et Serge a continué à chanter des chansonnettes commerciales sans nul contenu politique…

  2. Norbert Gabriel dit :

    Salut

    Pas grand-chose à ajouter, bien sûr, juste une petite réflexion : les peuples ont souvent fait des emblèmes « révolutionnaires » de jolies chansons qui n’étaient pas spécialement engagées à l’origine, Le temps des cerises, ou Bella ciao, ou Te recuerdo Amanda de Victor Jara…

  3. Michel Trihoreau dit :

    Je suis bien d’accord avec Gilbert, mais il reste cependant à définir la notion de « chanson engagée ». Lorsqu’on dit « Marchons, marchons » ou « Groupons-nous et demain… » c’est clair, on est dans l’injonction, c’est du premier degré, souvent détestable. C’est une manipulation pour pousser à l’action. En revanche, Le Gros Chat du marché ou encore Charonne (de Lény Escudéro) sont des chansons qui incitent à penser, à réfléchir. J’ai la faiblesse de penser que ce sont les plus utiles. Enfin, certaines chansons dites populaires qui rassurent, caressent dans le sens du poil et endorment la vigilance sont tout autant engagées, mais peu s’en aperçoivent.

    • Salut Michel! Ce serait d’ailleurs un bon sujet d’études ta conclusion: répertorier les chansons lénifiantes qui rassurent, caressent, endorment… De même que les chansons soi-disant de révolte qui ne sont en fait que des leurres. Vous n’aurez pas ma liberté de penser… ah ah ah.

    • administrateur dit :

      J’aurais tendance à penser, pour ma part, que les chansons qui incitent à réfléchir et à penser n’existent pas vraiment, sauf peut-être lorsque l’on est encore adolescent, en pleine formation. Ensuite, nous apprécions surtout les chansons qui « pensent » comme nous, qui d’une certaine manière nous caressent aussi dans le sens du poil et endorment, à défaut de notre vigilance, notre esprit critique, elles nous rassurent aussi. Quant aux chansons populaires qui véhiculeraient une idéologie dominante, pourquoi pas? Mais il faudrait donner des exemples. Le phénomène me parait plus simple à analyser dans le cinéma, dans le cas notamment de grands succès populaires tels que La vie est un long fleuve tranquille ou encore Le fabuleux destin d’Amélie Poulain. (le riche est « naturellement » plus intelligent et distingué que le pauvre, l’arabe est un voleur, etc.)

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