Le « père de l’anarchie », Pierre-Joseph Proudhon, qui n’y connaissait pas grand-chose en matière de chanson française de qualité, s’était cantonné au seul domaine de l’économie politique en clamant dans « Qu’est-ce que la propriété ? », son premier ouvrage d’importance : « La propriété, c’est le vol ! »
Cent trente-deux ans plus tard, une chanteuse de variétés, pourtant guère proudhonienne, reprenait à son compte la seconde partie de cette exclamation pour l’appliquer non plus à la propriété privée des moyens de production mais à la chanson engagée, et plus précisément à certaines compositions écrites et interprétées par Jean Ferrat. A voir la vidéo ci-dessous, il apparaît en effet qu’à la question que lui a peut-être posée Jacques Chancel, « Qu’est-ce que la chanson engagée ? », Marie Laforêt n’hésite pas à affirmer, après écoute de Potemkine, entre autres : « La chanson engagée, c’est le vol ! »
Plus radicale que Georges Brassens, qui refusait simplement de voir une chanson se transformer en tract politique et le chanteur en tribun donneur de leçons, Marie Laforêt, qui choquera ici sans doute bien des adeptes de la chanson militante, n’en pose pas moins de façon abrupte une question recevable que d’autres ont esquissée de manière plus feutrée : peut-on, bien abrité derrière sa guitare et à bonne distance des événements, s’emparer de certaines périodes de l’Histoire ou de « faits divers » tragiques pour en faire l’essentiel de son répertoire ? Ainsi François Béranger, dans
Chanson bleue : « Est-ce qu’on peut sans déchoir / Faire une chanson d’une histoire / A rendre fou ? / Faut-il chanter ou taire ? / Faut-il s’en foutre ou crier / Avec les loups ? » Claude Semal aussi, dans La ballade du passant : « Faut-il serrer les poings et se battre / Pour tous ceux qui meurent en mai / Ou regarder les bûches dans l’âtre / Et chanter la tristesse d’aimer ? » Dans Nous aussi nous marchions, Pierre Tisserand, qui fut, lui, en âge de revêtir un treillis et de porter des chaussures à clous au moment de la guerre d’Algérie, va plus loin en pointant la prudence silencieuse des chanteurs engagés en période trouble, contrastant avec leur soif de dénonciation de l’injustice par temps calme : « Que faisaient en ce temps les rythmeurs condottières / Qui crient « paix au Vietnam » à l’abri d’leurs frontières / On n’entendait alors qu’un sinistre silence / Aucune chansonnette pour faire des turbulences » (voir vidéo ci-dessous).
Si le jugement sans nuance émis par Marie Laforêt, qui de son côté n’a pas interprété que des œuvres impérissables, se doit sans doute d’être relativisé, il a peut-être, malgré tout, le mérite de nous rappeler combien peut être lourd, parfois, le fait de vouloir assigner une mission à la chanson par ceux-là qui jamais ne chantent pour passer le temps.

Floréal Melgar

 

8 commentaires »

  1. Marc Havet dit :

    Chanson bleue de François Béranger est l’exemple typique d’une bonne chanson dite engagée…
    Pas de grandes phrases ni de leçons, mais une histoire racontée comme un conte, avec une colère rentrée… Elle donne à penser et peut toucher…

  2. Un partageux dit :

    Marie Laforêt me semble plutôt refuser que la chanson traite certains thèmes. Dans cette veine j’ai entendu Gérard Lenorman (combien d’œuvres impérissables ?) dire en substance que la chanson devait se cantonner à un registre léger et consensuel. C. Jérôme (bon, voici encore une sacrée référence…) ne disait pas autre chose un soir où je suis tombé sur une émission de télé où il philosophait sur la chanson…

  3. Un partageux dit :

    « la prudence silencieuse des chanteurs engagés en période trouble »

    Floréal, n’est-ce pas une généralisation imprudente ? Je ne suis pas assez qualifié en chanson pour fournir beaucoup de contre-exemples mais il y en a sans doute.
    Comme Pierre Vassiliu qui a écrit vers 1960 une chanson sur son fol amour pour la chose militaire. Chanson qu’il a diffusée avec le haut-parleur du véhicule kaki dont il était le conducteur kaki en Algérie. Ça lui a valu la cour martiale.
    Encore vers 1960 Benoist Rey, troufion en Algérie, a écrit Les Égorgeurs. Publié par Minuit et saisi deux-trois jours plus tard. Réédité quelques cinquante ans plus tard par J.-M. Raynaud.
    Toujours vers 1960, Daniel Zimmermann, bidasse en Algérie, a écrit 80 exercices en zone interdite. Publié par Robert Morel et saisi illico. Correctionnelle pour injures à l’armée. Remanié et réédité sous le titre Nouvelles de la zone interdite trente ans plus tard.
    Quand j’étais gosse Maspéro était un éditeur qui subissait très régulièrement les foudres de la censure. Les auteurs publiés écrivaient pourtant bien souvent sur des contrées exotiques. Mais les gouvernements de Françafrique étaient aussi sourcilleux que Foccart et ses sbires.

  4. Chris Land dit :

    Ce même auteur a commis une chanson (au moins) qui en son temps a répondu à ces artistes qui souhaitaient se démarquer de tout « engagement ».
    Elle a fait d’énormes vagues en son temps, à l’époque où le marché commençait à flairer la manne juteuse que la chanson yéyé pouvait représenter financièrement.
    « … ♫♪ Je twisterais les mots s’il fallait les twister
    Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez ♪♫ « …
    Du vol ?

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