5Il existe un certain nombre de chansons écrites dans notre langue maternelle dont le texte demeure obscur, aussi bien à la première écoute qu’aux écoutes suivantes, mais qui, s’il nous laisse perplexes, nous touche cependant.
Nous évoquions récemment La Ballade des dames du temps jadis, le poème de François Villon mis en musique et chanté par Georges Brassens. Un texte peu facile d’accès, et pourtant la chanson fut un succès. Pour rester dans un registre « moyenâgeux », évoquons le souvenir de Maurice Frot* qui racontait qu’un routier croisant Léo Ferré à un carrefour lui lança du haut de son camion :  «  Alors, Léo, tu vas nous chanter le gros bœuf ? », allusion à Pauvre Rutebeuf (chanté par Ferré à l’époque). Pauvre Ferré ! Et combien sommes-nous à avoir entonné Les Copains d’abord sans nous soucier de savoir qui pouvaient bien être Castor et Pollux ou encore Montaigne et La Boétie, sans parler de « fluctuat nec mergitur » ? Peu importe, « les copains d’abord », ce refrain intégré, est accessible à n’importe quelle comprenette.
Bien des chansons peuplées de mots et d’expressions obscures ont connu un beau succès. Les chansons évoquées ci-dessus furent abondamment diffusées à la radio en leur temps. Un refrain « sympa », une chouette mélodie, et même peut-être un certain « flou artistique », peuvent suffire à exercer un charme durable sur l’auditeur.
En revanche, le dévoilement de certaines expressions restées énigmatiques peut abolir le charme ! J’ai déjà raconté la déception de cette élève qui adorait telle chanson de Michel Jonasz sur laquelle elle rêvait, notamment le passage où Jonas chante « kopapiantonifontaine », nom mystérieux et exotique à souhait. Elle tomba de haut lorsque je lui appris qu’il s’agissait de Raymond Kopa, Roger Piantoni et Just Fontaine, le trio d’attaque du Stade de Reims et de l’équipe de France durant sa campagne de 1958 en Suède ! Il vaut mieux ne rien comprendre parfois, surtout si on n’aime pas le foot !
Certains amateurs monomaniaques de la chanson de qualité n’accordent que peu, voire pas du tout, d’importance à la musique, il suffit que le texte leur plaise. Ils sont rares. D’autres, les plus nombreux, se foutent pas mal de tout comprendre du texte pourvu qu’un refrain, une ritournelle, une expression (même mal comprise), les accroche.
Un jour, un de mes élèves chantait devant ses « camarades ». A l’un d’eux qui faisait remarquer qu’on ne comprenait pas toutes les paroles de sa chanson et qu’il faudrait peut-être faire un effort de diction, il répondit qu’il n’est pas nécessaire de comprendre toutes les paroles… J’avoue m’être demandé si ces générations abreuvées depuis l’enfance de chansons anglophones qu’ils ne comprenaient pas, ou alors seulement quelques bribes de phrases attrapées au hasard, n’avaient pas fini par en déduire que, d’une manière générale, il n’est pas utile de comprendre les paroles d’une chanson, fût-elle chantée en français.
Comme le faisait remarquer Nicolas Trotignon**, émérite blogueur chansonophile, certains passages d’une chanson peuvent être clairs et d’autres obscurs : « C’est comme dans la vraie vie : on comprend un truc, et un autre non. » Pourquoi pas ?
Le charme d’une chanson, claire ou obscure, voire en clair-obscur, reste mystérieux. On peut en analyser le texte ainsi que la mélodie avec les outils ad hoc, littéraires et musicaux. Je l’ai fait de nombreuses années avec mes élèves au conservatoire. Ce qui échappe à l’analyse, au moins en partie, est le point de rencontre et de fusion entre les mots et la mélodie. C’est sans doute là que se cache le « charme », quand il y en a un. Charme sous lequel on peut tomber alors qu’on ne comprend pas, ou de travers, ce qui est dit. La chanson est décidément une drôle de chose.


Pierre Delorme

* Maurice Frot (1928-2004), écrivain, « homme à tout faire » des tournées de Léo Ferré.
** Le Jardin aux chansons qui bifurquent
, blog animé par Nicolas Trotignon, mathématicien chansonophile.

2 commentaires »

  1. Sarclo dit :

    La poésie, c’est le sens imaginaire. La phrase peut en être dénuée, le client, hélas, aussi. L’enseignant qui tente d’expliquer de la poésie à un élève dénué de sens imaginaire n’est pas dans un rôle agréable. Quand j’ai découvert Bernard Adamus, je me suis dit: « faut que je trouve le texte parce que je comprends rien  » J’ai lu et rien compris non plus, c’était de la poésie. Alors j’ai imaginé et c’était chouette.

  2. Un partageux dit :

    Le sens imaginaire n’est pas tout pour entrer dans un univers. J’ai toujours été franchement rebuté par les textes de HF Thiéfaine tandis que les souvenirs de Louis Arti — dont la clarté n’est pas la qualité maîtresse — ou les bizarreries de Richard Desjardins ne m’ont jamais dérangé.

    Pour que l’imagination fonctionne il faut sans doute une conjonction des planètes entre l’auteur et le compositeur d’une part et l’auditeur d’autre part. Comme Pierre le remarque la musique prend une part dans la naissance de l’imagination.

    Le petit garçon que j’étais avait une écoute bien à lui d’Une ville de Nougaro. « Une fille dont les yeux étaient pleins du soleil de mai. » Pour moi c’était une fillette de huit ans qui sautait à la corde. Et cette image me reste encore en tête aujourd’hui quand j’écoute cette chanson…
    http://yetiblog.org/index.php?post/1717

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