On pourra débattre longtemps afin de savoir (enfin !) si la chanson fait partie des arts majeurs ou mineurs, ou même de l’Art tout court. C’est vrai que l’on se fout un peu de la réponse, elle n’existe catalogueco_dsc_0090sans doute pas, et seuls les détours épineux qui font semblant d’y mener sont intéressants.
Versons donc aujourd’hui au dossier une nouvelle pièce à conviction qui servira à charge ou à décharge, selon que l’on est partisan d’un point de vue ou de son contraire.
Les chansons particulièrement réussies aux yeux de certains, celles qui semblent sortir du lot et devoir faire l’objet d’une attention particulière, sont souvent, à cet effet, qualifiées de « petits chefs-d’œuvre ». Cela mérite réflexion.
Nous nous arrêterons d’abord sur la notion de « chef-d’œuvre » réservée d’habitude, comme on sait, au grand Art (celui qui habite dans les musées nationaux, les grandes salles de concert, les opéras), ou encore aux bâtiments classés, aux édifices religieux, ou même à l’artisanat, mais pas celui du plombier du coin, celui du compagnon du devoir* !
Hélas, cette notion de chef-d’œuvre ne saurait à elle seule garantir l’appartenance au grand Art ou à la noblesse de l’artisanat, puisque aussi bien on parlera par antiphrase de chef-d’œuvre d’hypocrisie, de démagogie, de bêtise, et j’en passe.
Je ne m’arrêterai donc pas sur le mot chef-d’œuvre, qui ne nous renseigne pas forcément, mais sur l’épithète qui lui est inévitablement accolé quand il s’agit de chanson, à savoir « petit ». Un « petit chef-d’œuvre », dit-on. Rarement une chanson a droit au simple « chef-d’œuvre », comme n’importe quelle toile de maître, œuvre littéraire, cathédrale ou maquette d’escalier en bois précieux. Non, on dirait que le mot est trop grand pour elle, trop imposant, majestueux, on précise donc « petit » pour atténuer la prétention de l’objet, pour ne pas s’emballer dans un coupable excès d’enthousiasme. Cet adjectif très courant, « petit », on l’ajoute de la même manière, par exemple, à « plaisir », qui devient un « petit plaisir », ou encore au mot « tour », un « petit tour », un « petit coup » (c’est agréable), et ainsi de suite. On ajoute « petit » à tout ce qui nous semble être peu important, ne pas prêter à conséquence, être anodin, voire futile et enfantin.
Ainsi la chanson qui peut être aux yeux de l’amateur ému une « grande » chanson change considérablement de taille dès qu’elle passe dans la cour des grands, celle des chefs-d’œuvre.
Mais la chanson peut-elle être autre chose qu’un « petit » chef-d’œuvre ? Voilà donc une nouvelle question à verser au dossier « Chanson, art majeur ou art mineur ? ». Question qui, comme ce billet, est sans nul doute un chef-d’œuvre d’inutilité.

Pierre Delorme

* Le chef-d’œuvre, qui existe depuis le Moyen Âge et fut rendu obligatoire au xve siècle, est l’œuvre imposée à un apprenti-compagnon pour pouvoir passer maître en devenant compagnon-fini. Il ne pouvait être commencé qu’après sept ans d’apprentissage et son Tour de France achevé. (Wikipédia)

 

2 commentaires »

  1. Camerlynck dit :

    « Qu’est qu’elle a mais qu’est ce qu’elle a donc ma p’tite chanson, qui n’te plait plus… » Chantait Bourvil

  2. Un partageux dit :

    Versons une autre pièce au dossier en regardant par dessus la haie du voisin.

    En ébénisterie il y a le chef-d’œuvre qui trône dans la salle du château ou du musée. Marqueterie, bois précieux, incrustations d’ivoire ou ajouts de métaux, le chef-d’œuvre, qui a été fabriqué pour un très riche commanditaire, a aussi coûté la peau des fesses à produire.

    Et puis il y a le meuble paysan qui porte bien mal son nom car il a été produit pour une bourgeoisie campagnarde jamais soumise aux aléas d’une année de vaches maigres. Le meuble paysan s’est parfois fait une place dans les musées. Bon, pas dans les musées d’importance nationale, il ne faut tout de même pas mélanger torchons et serviettes, mais dans la périphérie muséale de nos provinces rurales.

    Et ce qui distingue l’ébénisterie de château de l’ébénisterie de campagne, ce n’est pas tant une technique, on connaît partout l’incrustation, la marqueterie, la sculpture ou l’emploi de varlopes profilées à la demande. Ce n’est que le montant alloué au fabriquant du meuble qui va déterminer si on met des panneaux en loupe d’orme disponible dans le canton ou bien du palissandre et de l’ébène…

    La patine des années conserve intacte la distinction entre des productions qui étaient réalisées en fonction des moyens alloués… Feu Bourdieu, sortez de nos écrits !

    Mais Pierre, vous n’êtes pas inutile, puisque vous me faites réfléchir.

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