Léo Ferré (photo DR)

Léo Ferré (photo DR)

Que peut-il bien passer par la tête des auteurs-compositeurs guitaristes pour qu’ils décident un jour de s’attaquer à une chanson de Léo Ferré sans avoir ni les qualités vocales ni le niveau  instrumental* requis pour ce genre d’entreprise ? Leur viendrait-il à l’idée de monter sur scène pour jouer à la guitare Asturias d’Albeniz ou un prélude de Bach ? Certainement pas, car ils savent bien qu’ils n’ont pas le bagage technique suffisant pour ça. Idem en ce qui concernerait un air du répertoire lyrique. Ça ne leur vient pas à l’idée. Alors pourquoi se permettent-ils ce genre de fantaisie quand il s’agit d’une chanson de Léo Ferré ? Généralement ils maltraitent celle qu’ils ont choisie, aussi bien sur le plan vocal et mélodique que sur le plan harmonique dont les subtilités et raffinements constitutifs de la version originale disparaissent une fois passés à la moulinette des trois ou quatre accords connus de l’interprète.
Traitée de la sorte, La Mémoire et la mer a tôt fait de ressembler, nonobstant les paroles, à une chanson de Renaud ou d’Hugues Aufray. Mais soyons indulgents et considérons que c’est une forme d’inconscience qui les guide. Après tout, la chanson leur plaît sans doute énormément et ils ont envie de la chanter, ce qui est bien naturel. Il leur manque simplement la jugeote nécessaire pour comprendre que leur « interprétation » ne devrait pas dépasser les murs de leur chambre.
En revanche, les amateurs de chansons dites « de qualité » me posent bien davantage question. Surtout lorsqu’ils s’aventurent à signaler que ces versions maladroites, ou même indigentes, des chansons de Ferré leur semblent grandement préférables à l’original parce qu’ils y trouvent plus d’authenticité, de vérité… Léo Ferré lui-même leur déplaît, il n’est pas assez authentique, il vocalise, il « claironne », il chante trop fort !
Je me demande si, au moins dans le cas des amateurs de chanson de la nouvelle génération, le fait d’avoir biberonné dès le plus jeune âge aux voix des Delerm et autres comparses, ex-trentenaires gémissants à l’ambitus étroit comme un escarpin de princesse, ne leur a pas fragilisé les esgourdes au point qu’ils évitent comme la peste ceux qui chantent trop fort, de peur qu’ils ne les tirent de leur douce somnolence et ne bousculent leur sensibilité feutrée et ronronnante.
Arrête de gueuler, Léo Ferré, tu chantes trop fort, ça leur fait peur !

Pierre Delorme

* Léo Ferré composait les musiques de ses chansons au piano et utilisait des harmonies (accessibles à un chanteur pianiste) qui demandent un bon bagage au guitariste pour les adapter à son instrument.

6 commentaires »

  1. Marcel Germain dit :

    Moi, c’est Brassens que je reprends très fort sous ma douche. A part le chat, ça ne dérange personne, et quand je massacre Fernande je vous raconte pas…

  2. Un partageux dit :

    Que dire ? Quand on a besoin d’un micro et d’une sono pour chanter dans le salon d’un appartement devant sept ou neuf personnes… ;o)

  3. Marcel Germain dit :

    Je suis allé voir Alexis HK hier soir à Villefranche pour son spectacle « Georges et moi » où il passe deux heures avec Brassens. J’ai beaucoup aimé, j’ai presque pas dormi malgré une journée de pose de parquet glaciale.
    Dans « Mysoginie à part » il rajeunit en remplaçant Claudel par BHL. C’est plein d’humour et puis « ce poète immortel » serait bien oublié maintenant s’il n’y avait eu sa soeur Camille qu’il a laissée mourir de faim dans son asile.
    Pour cette raison et parce qu’il y a encore beaucoup de mouroirs dans notre Hexagone on ne doit pas oublier Claudel.
    Donc, peut-on « rajeunir » tonton Georges?
    La question est ouverte 😊

  4. Chris Land dit :

    Est-ce qu’on reproche à un comédien d’avoir l’audace de reprendre le rôle de Cyrano parce qu’il a été gravé dans le marbre par Daniel Sorano (par exemple) ? Ou à un jeune ténor d’avoir l’audace de chanter Rigoletto après Pavarotti ? Ou à un jeune peintre de vouloir barbouiller des toiles après Rambrandt ?
    Ce fixisme me semble être un combat d’arrière-garde.

    • administrateur dit :

      Il ne s’agit pas de ça. Certains, certaines, reprennent le répertoire de Léo Ferré avec (plus ou moins de) bonheur. D’autres s’égarent complètement par manque de compétences instrumentale et vocale, et il est consternant de voir des amateurs de CFQ préférer ces versions maladroites (dans le meilleur des cas !) à celles de Ferré lui-même, notamment au prétexte qu’ils n’aiment pas le personnage. Pierre Delorme

    • Floréal Melgar dit :

      Non, bien sûr, on ne peut pas reprocher à un comédien de reprendre le rôle de Cyrano. En revanche, on peut lui reprocher de jouer comme un cochon. Je crois que certains amateurs de CFQ devraient tenter de répondre à cette question pertinente posée par Marc Servera, pourtant ACI lui-même : « En vertu de quel principe peut-on dire d’un plombier, d’un garagiste, d’un dentiste dûment diplômé qu’il a bossé comme un sagouin, que son travail n’était ni fait ni à faire, mais pas d’un artiste ? »

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