« Le TLP-Déjazet, j’y viens parce que ce sont des copains.
Je ne signe même pas de contrat avec eux.
Et puis  cette salle qui respire toujours le Boulevard du Crime,
ça ne me déplaît pas »
Léo Ferré

 

9782749150963webLors d’une soutenance de mémoire*, le 6 septembre 2012, à Paris, le président du jury, l’historien Pascal Ory, fit remarquer, dans l’un de ses commentaires, que si la chanson française occupait incontestablement une place dans l’histoire du mouvement libertaire, à travers une longue tradition de galas de soutien à sa presse, puis avec une programmation très marquée « chanson à texte » durant les premières années d’existence de Radio-Libertaire, on pouvait tout aussi bien affirmer que l’« esprit » libertaire trouverait également la sienne dans une histoire de la chanson française. A n’en pas douter, le récent ouvrage de Daniel Pantchenko** constituera une pièce de choix pour qui voudra, dans l’avenir, s’atteler à écrire ce chapitre concernant les liens étroits entre chanson et militance anarchiste.
Le 1er février 1986, Léo Ferré inaugurait à Paris une salle de spectacles déjà existante – le Déjazet – mais sérieusement remise en état et dont le nom quelque peu modifié, Théâtre libertaire de Paris, indiquait on ne peut plus clairement l’origine politique des membres de la nouvelle équipe gestionnaire. On y trouvait principalement Hervé Trinquier et Jacky-Joël Julien, dit Julien, tous deux militants de la Fédération anarchiste – ce dernier ayant même, cinq ans auparavant, joué un rôle primordial dans la création de Radio-Libertaire. Autour d’eux se regroupaient d’autres militants ou sympathisants anarchistes, parmi lesquels Alain Aurenche, lui-même auteur-compositeur-interprète et maître d’œuvre des travaux de rénovation, ainsi que Geneviève Métivet et Corinne Rousseau. L’aventure se terminera en 1992, jusqu’à la résiliation du contrat de location-gérance. Ce sont ces sept années de gestion libertaire d’une salle de spectacle d’importance, sorte de nouveau Bobino de la grande époque, et surtout les rapports privilégiés entre Léo Ferré et les « copains » qui en eurent la charge, que raconte Daniel Pantchenko, avec une évidente sympathie, dans ce livre fort documenté et très agréablement écrit.
Après avoir retracé en quatre courts chapitres l’itinéraire de Léo Ferré, de sa naissance à Monaco jusqu’en 1985 et la disparition de l’ami et pourvoyeur de textes Jean-Roger Caussimon, l’auteur, dans un chapitre plaisamment intitulé « Du bordel à l’anarchie », conte l’histoire de cette salle, née peu avant 1780 sur décision du comte d’Artois, futur Charles X, et d’abord consacrée au jeu de paume avec à l’étage des chambres à coucher où les messieurs grimpaient ensuite « pour une deuxième mi-temps un brin plus intime ». Avant de voir les libertaires s’en emparer pour un temps, il coulera beaucoup d’eau sous le pont Mirabeau, et le jeu de paume aura le temps de se transformer en établissement de bains, en café-concert et même en cour de départ de diligences, avant de devenir théâtre et de trouver son nom définitif quand, en 1859, la comédienne Virginie Déjazet en devient propriétaire.
Si Daniel Pantchenko, qui fut un spectateur assidu du TLP-Déjazet, n’omet bien sûr pas de rappeler quelle en fut la riche programmation, il s’attache principalement, dans cet ouvrage, à narrer dans le détail les relations artistiques et amicales qui ont prévalu en ce lieu entre l’auteur de Ni dieu ni maître et l’équipe gestionnaire, au premier rang de laquelle Hervé Trinquier, qui en reste aujourd’hui la mémoire principale. Les quelques pages savoureuses consacrées à l’organisation – « dans l’esprit le plus libertaire possible » – et à l’ambiance toute fraternelle qui régna au TLP durant ces sept années nous permettent de croiser quelques personnages qui ne furent pas pour rien dans le bel esprit d’équipe et l’enthousiasme qui présidèrent à cette belle histoire.
L’auteur rappelle enfin qu’on retrouvera, en 1994, quelques-uns des acteurs de cette aventure lors de la création de l’association Thank you Ferré, destinée à l’origine à organiser un gala annuel en hommage à Léo Ferré, décédé l’année précédente, ce qu’elle fera durant dix années. Cette même association sera également à l’origine de la création, en mai 2001, du Forum Léo-Ferré. Mais cela est une autre histoire…
Le livre de Daniel Pantchenko est complété par la retranscription de deux entretiens de Léo Ferré avec l’auteur, pour le quotidien L’Humanité, ainsi que par les textes des quatre savoureuses versions  des Temps difficiles écrites par Bernard Joyet. Enfin, l’acheteur de l’ouvrage y trouvera, inclus, le DVD de l’enregistrement, effectué par Raphaël Caussimon, du concert de Léo Ferré donné le 8 mai 1988 au TLP.
Inutile de préciser que cet ouvrage est indispensable à tout ferréiste passionné et à tout amateur de chanson et sympathisant du mouvement libertaire qui s’intéresse à l’histoire de l’une et de l’autre.

Floréal Melgar

* Radio-Libertaire. L’organisation d’une radio anarchiste (1978-1986), de Félix Patiès.
** Léo Ferré sur le Boulevard du Crime – Au TLP Déjazet de 1986 à 1992, de Daniel Pantchenko. Editions le Cherche Midi, collection « Chants libres » sous la direction de Jean-Paul Liégeois, Paris, 2016.

1 commentaire »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Salut
    C’est aussi une bonne entrée en matière pour faire découvrir Ferré à des novices qui n’ont que quelques clichés éculés sur le personnage… Parfois agaçant, mais avec ce livre on voit que c’est un humain, avec ses contradictions, ses faiblesses, le monstre sacré est parfois normal ? C’est rassurant…

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