Vous connaissez Alain Bosquet ? C’était un Poète, avec un P majuscule. En 1967, quand fut attribué le Grand Prix de poésie de l’Académie française à Georges Brassens, il déclara : « Pourquoi pas Fernandel ? » (Floréal Melgar)

à René

Le poète inspiré ( Jean-Bernard Restout)

Le poète inspiré ( Jean-Bernard Restout)

Le semblant de débat suscité par l’attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan a permis de faire réapparaître au jour la frontière habituellement invisible qui sépare la poésie et la chanson. Elle a réapparu comme une rivière souterraine qu’on avait oubliée. Pourtant la question de savoir si la chanson peut prétendre oui ou non à la poésie me semblait d’un autre âge. Hélas, à cette occasion quelques farouches défenseurs de grande Poésie se sont réveillés et ont ressorti leurs vieilles antiennes. 
Bien entendu, chacun de ces « poètes » outragés par la surprise de ce Nobel de littérature commence sa diatribe par une déclaration d’amour à la chanson (française de préférence*) qu’ils adorent, bien sûr ! Mais restons sérieux, disent-ils en substance, la Poésie nous transporte vers des sphères bien plus hautes ou même nous fait descendre à des profondeurs (sic) insoupçonnées ! Attention, ces férus d’hermétisme et autre prosodie fumeuse (hors desquels toute poésie leur semble impossible) expliquent que la chanson donne un plaisir immédiat et superficiel qui n’a rien à voir avec celui de la Poésie qui nécessite le recueillement, la concentration, voire la prise de la tête à deux mains, pour être goûtée. Bien sûr, bien sûr… On peut se concentrer sur les coups de dés de Mallarmé et regarder les poèmes de Prévert avec un petit air condescendant… Écriture trop simple, trop accessible ! On laisse ce genre de plaisir frelaté aux rustres qui broutent au ras des pâquerettes et ignorent tout du vertige des hauteurs sensibles, des cimes divines (l’un d’eux affirmait sans rire que les poètes sont des dieux !). 

Ne vous inquiétez pas, amis ploucs (dont je suis), ces bons esprits ne cherchent qu’à échapper au lot commun et leurs prétendues émotions raffinées n’ont pas forcément l’intensité des vôtres, qui valent au moins aussi bien que les leurs. On n’atteint pas la poésie la tête dans les mains ou dans la pose du « Penseur », c’est  plutôt elle qui vous choisit et vous frappe de sa fulgurance, n’importe quand et n’importe où, comme la foudre. Ceux-là sont des frimeurs qui s’abusent eux-mêmes. Je le sais, je suis allé moi-même respirer sur ces hautes cimes où ils se pavanent, il n’y a rien à y voir ou à y glaner de bien sérieux, simplement la satisfaction de croire qu’on peut contempler d’en haut le reste du monde. Personnellement, je suis vite redescendu lire Claude Roy et Jacques Prévert, sur le plancher des vaches où l’on vit parmi ses semblables sans peur de leur ressembler et sans désir particulier d’échapper à leurs goûts ordinaires.
Laissons ces gougnafiers « haut perchés » à leur dégustation de ces nectars inaccessibles au commun et écoutons tout de go une vieille chanson de Bob Dylan pour le simple plaisir de partager avec d’autres cette voix et ces mélodies hors du commun.

Pierre Delorme 

* Qui n’en appela pas à Gainsbourg (immense chanteur !), à Trenet, Brassens, Brel, Ferré, Barbara ! Tous furent convoqués comme témoins de la supériorité de la Poésie. Tous, qui malgré leur grand talent n’arrivent pas à la cheville des Char, Ponge, Jaccottet, Tranströmer (prix Nobel), j’en passe et des plus abscons.

3 commentaires »

  1. Un partageux dit :

    Je ne voudrais pas paraître pédant mais Pierre Bourdieu a écrit naguère La distinction, une somme fort intéressante mais pas trop facile d’accès. De mémoire, certains exemples utilisés sont maintenant datés. Ainsi Vivaldi a changé de statut grâce aux baroqueux qui l’ont remis au goût de la classe supérieure. Mais l’analyse sociologique des mécanismes et ressorts de la distinction reste pertinente. En bref :
    1) La classe supérieure cherche toujours à se distinguer par ses goûts.
    2) La classe moyenne tente d’imiter la classe supérieure. Elle copie les pratiques et épouse les goûts de la classe supérieure. Elle cherche à fuir tout ce qui la rapproche des classes populaires. On y trouve aujourd’hui les meilleurs ennemis du Nobel de Dylan.
    3) La légitimité culturelle c’est le goût de la classe supérieure.
    4) Les pratiques, les goûts et les expressions des classes populaires sont regardés de haut.
    5) La hiérarchie des pratiques et des goûts est « classante » : elle détermine la classe sociale.
    6) L’école, tout comme les institutions culturelles, légitime et renforce cette hiérarchie. L’école fait silence absolu sur les écrits et écrivains, sur les arts, sur les traditions, sur les savoirs issus des classes populaires.
    7) Dans le domaine musical, dis-moi ce que tu écoutes et je te dirai à quelle classe tu appartiens.
    8) Dans le domaine linguistique, dis-moi quelle langue tu parles
    et je te dirai à quelle classe tu appartiens. Le français était la langue noble quand les manants parlaient breton, occitan, picard, etc. L’anglais est devenu la langue de la distinction quand tous parlent français.

    • administrateur dit :

      Merci pour ces rappels. Philippe Coulangeon a écrit un livre très intéressant, Les Métamorphoses de la distinction, où il interroge le livre de Bourdieu quelque trente ans plus tard, pour savoir comment a évolué cette distinction. Les frontières culturelles existent toujours, même si les enfants de bourgeois aiment écouter du rap ! En ce qui concerne Pierre Bourdieu, j’utilise souvent une de ses phrases qui dit en substance que le goût s’accompagne presque toujours du dégoût du goût des autres.

  2. Edith dit :

    Quel est le message politique de ce prix si l’évidence est de considérer par avance que pour le grand public la poésie est de la littérature puisque c’est un genre littéraire, mais sans le dire ? Qu’en serait-il également des effets du sens péjoratif du mot cinéma si l’on disait d’un documentaire qu’il en est, en se passant de parler de la notion de genre cinématographique tant ce serait évident ?

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