Lorsqu’un artiste ne réussit pas à toucher le grand public et reste cantonné à la marge du métier, ses admirateurs (et souvent lui-même) cherchent des causes « extérieures » à cet état de fait. Soit61_michael_ochs_archives_getty_imagesok_jpg_783_north_626x_white le méchant showbiz l’a tué, soit le grand public ne comprend rien, soit la grande probité de l’artiste l’oblige à résister aux sirènes de la gloire commerciale. J’en passe et des meilleures.
Pourtant, il ne semble pas bien difficile d’imaginer aussi des causes « intérieures » à l’absence de succès auprès du grand public. Parfois cela peut-être une voix assez peu agréable qui dessert l’artiste, ou encore une façon désuète de chanter (en roulant les « r » et en insistant sur les « e » muets comme cela se faisait jadis, par exemple), ou simplement l’obstination à se complaire dans un répertoire poétique « haut perché » mais répétitif et finalement rébarbatif. On peut ajouter, et c’est le plus important, une inspiration mélodique souvent très médiocre. Là aussi, j’en passe et des bien pires.tumblr_lk1odghqpi1qa3qmyo1_500
Que le petit public de ces artistes ignore ces « défauts » qu’il ne voit ni n’entend est une chose, mais que l’artiste lui-même n’en prenne pas conscience et s’obstine dans une manière qui ne correspond qu’à un air du temps dépassé est plus embêtant. Vous me direz que s’il prenait conscience de ces lacunes personnelles il pourrait essayer de corriger le tir. Mais conscient ou non de ces manques (et mis à part quelques ego bien trempés, tous les artistes en ont conscience, au moins un peu ), le vrai problème est qu’il faut beaucoup de force et de souplesse pour plier son talent aux exigences de son époque sans se fourvoyer et se trahir pour autant. C’est très, très difficile, et réservé aux meilleurs. Un exemple, et non des moindres : si Bob Dylan en était resté au style folk de ses débuts, il serait sans doute aujourd’hui considéré comme un folk singer doué du début des années soixante, connu des seuls spécialistes. En électrifiant ses chansons et en suivant le son et l’air de son temps, il su créer quelque chose d’inédit, apporter quelque chose de neuf et toucher un très vaste public au-delà de son pays, de sa langue, et au-delà de sa seule génération.
Par choix, ou par incapacité à faire autrement, on peut aussi suivre sa propre « inspiration » sans tenir compte du public et de l’air de son temps (et même rêver d’une reconnaissance posthume*), mais il est alors très déplacé, pour l’artiste comme pour ses admirateurs, de se plaindre de l’absence de succès auprès du grand public.

Pierre Delorme

* Un auteur-compositeur inconnu, déjà âgé, écrivait récemment sur un réseau social que Télérama viendrait pleurer sur sa tombe ! Le mythe de l’artiste maudit, une invention de la fin du XIXe siècle, a la vie dure…

3 commentaires »

  1. barkan dit :

    Faut tout de même un putain d’ego pour penser qu’un jour « on » viendra pleurer sur sa tombe – des larmes de pierre (tombale) peut-être. Des pauvres valets de la chanson que nous sommes ne resteront dans le meilleur des cas que quelques chansons, si elles ont eu le talent de défier le temps.

  2. POMMIER Marc dit :

    Ce que tu écris ici est très juste ! Que ne soutiendrait-on pas pour nos artistes préférés. C’est un peu comme un zeste de chauvinisme pour le sport, les équipes ou les athlètes préférés.
    Alan Stivell a aussi évolué dans sa musique.
    Nous sommes de mauvaise foi parfois, alors aimons les artistes selon leurs diversité sans essayer de justifier, comparer ou juger trop vite.
    Mais une chose est sûre, c’est que je trouve que les musiques, les accompagnements sobres, dépouillés, ont donné des disques bien plus jolis et intemporels.
    Les goûts, les couleurs, les sons, les saveurs, ça se mélange et se partage.

  3. Un partageux dit :

    En lisant cette chronique je songe à Alain Souchon. Le souvenir (très flou, je l’avoue) que je conserve de son époque « Fine Fleur » de Luc Bérimont est qu’il faisait des chansons dénuées de tout intérêt. Et qu’est-ce que c’était chiant !
    Souvenir beaucoup plus consistant : les quatre ou cinq 45-tours, premières traces enregistrées et témoins de sa deuxième période, qui ont été réédités naguère en CD. Les chansons, à cheval entre écriture ampoulée typique de la rive gauche et musique de variété du moment à la sauce Souchon, m’ont inspiré un ennui tout aussi prodigieux et un rejet musical viscéral.
    Sa rencontre avec Voulzy a transformé progressivement, non seulement la musique, mais aussi l’écriture de Souchon. Et Souchon, qui restait confidentiel malgré le demi-succès rencontré par L’amour 1830, a vu son audience croître d’autant qu’il délaissait progressivement sa patte musicale personnelle. Ce qui tendrait à montrer que je n’étais pas seul à avoir une appréciation négative des mélodies de Souchon…

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