Le doute 2En cette période de troubles et d’incertitudes de toutes sortes, la chanson d’Anne Sylvestre Les Gens qui doutent semble être devenue la tarte à la crème de la « chanson française de qualité ». Anne Sylvestre avait vraisemblablement écrit cette chanson à une époque où fleurissaient les yuppies et les cadres arrogants. C’était une sorte d’hommage aux timides, à ceux qui ne sont pas sûrs d’eux, bref, ceux de l’ombre. C’était aussi une manière d’exprimer son dégoût de ceux qu’on appelait alors des « gagneurs »* et aujourd’hui des winners.
Cette chanson revient parfois aujourd’hui comme un argument décisif contre ceux qui ont des opinions trop tranchées sur une question, comme celle du rapport des Français « de souche » à l’islam et ses pratiquants, par exemple.

La chanson, qui est adorée par tous ceux à qui elle sert peut-être de « revanche » sur leurs incertitudes et leur timidité, semble devenir à elle seule une prise de position morale et intellectuelle, à la manière des phrases de Pierre Desproges que certains se plaisent à vous asséner comme philosophie ultime. C’est pratique, ça évite de lire et de se faire mal à la tête.
Le doute, cartésien ou autre, est un sujet philosophique traité dans de nombreux ouvrages. Il peut à l’évidence être le ressort d’une démarche intellectuelle honnête. Mais là, nous sommes bien loin des irrésolus, des timides, qui « n’osent pas bien » comme chantait Brel (Les Timides).
Quant au doute, on peut en faire une sorte de viatique moral, comme font les adorateurs de cette chanson, mais il faut garder présent à l’esprit qu’il peut finir par devenir stérile et qu’à un moment il faut bien finir par agir. Pour paraphraser Michel Audiard**, disons que celui qui doute sans cesse et reste sur place va moins loin que celui qui ne doute de rien et avance.
Savoir douter est à l’évidence une vertu, nous sommes d’accord. Cependant, il faut bien constater que nous utilisons le doute comme ça nous arrange, et il y a pas mal de choses dont apparemment nous ne souhaitons pas douter, à commencer par nos goûts et nos dégoûts. Notamment dans le domaine de la chanson, dite de qualité, où certains « douteurs » trouvent finalement une sorte de certitude dans les paroles de la chanson de tel ou telle.
Cependant, il faut bien le dire, aujourd’hui celle d’Anne Sylvestre n’a plus guère de sens. En effet, les gens qui doutent sont légion, plus nombreux que ceux qui ne doutent pas. Même les experts médiatiques, nos « élites », nos voisins de palier, tout le monde doute, personne ne semble plus être sûr de rien dans ce monde incertain. Il va être temps d’écrire une chanson en l’honneur de ceux qui doutent un peu moins et qui ont envie de prendre le taureau par les cornes.

Pierre Delorme

*Notons que « gagneuse » n’est pas le féminin de « gagneur », bien que les points communs soient pourtant nombreux entre ces deux espèces.

**  « Deux intellectuels assis vont moins loin qu’une brute qui marche. » (Un taxi pour Tobrouk, Denis de la Patellière, 1961)

3 commentaires »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Salut

    Et parfois , quand plane le doute, ça peut tomber n’importe où… et sur n’importe qui … et puis on n’est jamais sûr de rien, le doute a sa part d’ombre, faut-il faire confiance à un doute ? Bon, je crois que je vais me recoucher .. :)

  2. comte dit :

    No comment, à propos d’Anne Sylvestre, je regrette qu’elle apparaisse comme une has been alors que c’est tout de même autre chose.
    Je regrette ce billet, il est vrai que c’est un billet dit « d’humeur ».
    Et vogue le navire…

    • Floréal Melgar dit :

      Ce n’est pas un billet sur Anne Sylvestre, mais sur l’utilisation faite aujourd’hui de l’une de ses chansons dans un sens qui n’était sans doute pas le sien au moment où elle fut écrite.

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