Sociologie chantéeMichel Delpech est mort. Les médias, toujours à l’affût d’une émotion à faire mousser, n’y vont pas avec le dos de la cuiller pour saluer le chanteur, ils grossissent le trait, ils magnifient. J’ai appris ainsi qu’un « pilier de la chanson française », un véritable « sociologue » de la France des seventies, venait de nous quitter. Il paraîtrait même que nous avons tous en nous quelque chose de Delpech. Déjà que nous avions Tennessee et quelques autres, ça va finir par faire du monde.
Le directeur des Francofolies de La Rochelle estime pour sa part que Michel Delpech par la teneur de ses chansons, notamment Les Divorcés, avait fait avancer la société française, qu’il avait influencé les politiciens. Dame ! Enfin, last but not least, Louane a twitté « Merci Monsieur » ! Ça, c’est pas rien… on l’a même signalé à France Inter.
Si je résume, l’auteur de ces vers inoubliables, « Wight is Wight, Dylan is Dylan », va nous manquer, il manque déjà à la chanson française qui, avec un pilier en moins, va être bancale.
Bien sûr, on peut avoir été sensible ou non au charme de cet artiste populaire, là n’est pas la question, the public is the public. La question est plutôt celle des emballements médiatiques, ou plutôt dans ce cas des « embaumements », parfaitement obscènes. Ce chanteur, jadis à succès, devenu ringard ensuite, récupéré vaguement « culte » après un rôle de has-been au cinéma, est pour un jour ou deux un « immense » artiste paré de toutes les vertus, notamment celle de « visionnaire » et d’analyste très fin de notre société… On peut s’étonner d’un tel déferlement médiatique, pour un artiste qui, il faut bien le dire, n’intéressait plus personne il n’y a pas si longtemps et dont les tentatives discographiques de come-back furent des échecs. Il est vrai cependant que les journaux à sensation, dits aujourd’hui presse people, nous ont tenus au courant régulièrement de ses dépressions, son alcoolisme, son amour perdu, son amour retrouvé, et j’en passe. Mais, surtout, on retiendra les interventions de l’immarcescible Michel Drucker nous relatant plus récemment son agonie quasiment en direct, et ceci explique peut-être cela … Ce petit monde-là tourne en rond sur lui-même et Drucker is Drucker.

Pierre Delorme

Et c’est reparti ! Un chanteur vient de mourir et certains, sans se pâmer devant son œuvre mais ayant simplement apprécié quelques-unes de ses chansonnettes, ont posté sur les réseaux sociaux, avec quelques mots de tristesse, celles qui précisément les ont un peu émus, sans autre intention, le plus souvent, que d’opérer un « retour en arrière », une petite balade nostalgique du côté de leur jeunesse. C’était suffisant pour qu’aussitôt de vaillants résistants de la forteresse « chanson à texte », n’évoluant bien sûr que dans le sublime, fassent savoir, du haut de leur tour d’ivoire d’où ils observent avec un sourire de mépris ceux qu’ils nomment fréquemment « les cons », qu’ils ne l’aimaient pas, que c’était de la « variétoche », qu’on parlera davantage de lui que d’Escudero, et gnagnagna… Laisser les gens à leur émotion et à leurs souvenirs, ne serait-ce qu’un moment, leur est intolérable. Alors ils prennent un malin plaisir à venir illico saccager vos petites joies, avec des moqueries cyniques qui les feraient verser dans une rage folle s’il vous prenait l’envie d’évoquer dans les mêmes termes le souvenir d’Allain Leprest, par exemple. Pour ces observateurs forcément raffinés, et pour paraphraser Jules Renard affirmant qu’il ne suffit pas d’être heureux mais qu’il est nécessaire que les autres ne le soient pas, avoir des goûts exquis et haut de gamme n’est pas suffisant, il faut surtout que les autres aient des goûts de chiotte, ce qu’ils s’empressent de faire remarquer sans tarder car leur avis est aussi, cela va de soi, d’une importance capitale.
A l’opposé, ou plutôt en complément car il s’agit de l’autre face de la médaille, il y a les fans absolus, incapables de prendre un peu de distance et de rester les pieds sur terre quand ils commentent la perte de leur idole, et ce ne sont certes pas les médias qui les y aident, comme Pierre le souligne ci-dessus.
Mépris d’un côté, adoration bébête de l’autre, il semble décidément inévitable d’échapper à ces travers quand la mort vient chercher un artiste. Rien ne change…

Floréal Melgar

3 commentaires »

  1. Un partageux dit :

    Pierre me fait découvrir un nom — Louane — que je ne connais pas. S’agit-il de « goût exquis et haut de gamme » ou bien de « goûts de chiotte » ? Heureusement Google va me permettre de répondre rapidement à cette angoissante question.

  2. Floréal Melgar dit :

    Nous avons reçu le commentaire ci-dessous de Daniel Pantchenko :

    « Merci Cragnols et Rossipauds pour ce nécessaire chant diphonique. Merci surtout – si vous permettez – la chanson. Quand la vague condoléante delpechiste a déferlé, je me souvenais d’avoir chroniqué un de ses albums dans la revue « Chorus », défunte elle aussi, mais dans un emballement médiatique plus maîtrisé. En vérifiant (une vieille maladie honteuse), je me suis rendu compte que j’avais en fait chroniqué trois albums, mon camarade Serge Dillaz s’étant ensuite chargé d’un bouquin. Cela me paraissait naturel, comme de signer un dossier sur Vasca ou sur Patricia Kaas, sur Escudero ou sur Balavoine, de saluer des disques intéressants à mon sens de Dave ou du futur Calogero (alors membre des Charts)… De là à en déduire les vertus socio-philosophico-machin de telle ou tel, il y a une marge, mais la force de la chanson – même la plus débile – n’est-elle pas de témoigner ici ou là de son époque ? « Chansons que tout cela… » Tiens, ça pourrait-être un bon titre de blog ! »

    • administrateur dit :

      La chanson témoigne certainement de son époque, mais, à mon avis, pas plus que d’autres formes d’expression, et pas plus que tout le reste appartenant à la même époque.
      Cependant, en faisant de la chanson, même débile (mais qu’est-ce au juste ?), un témoin de son temps, on lui donne un peu du lustre et de la considération qui lui manquent généralement. C’est déjà ça. Mais si les auteurs sont des « sociologues » de leur temps, c’est bien involontairement, ils font de la « sociologie » comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. La plupart des auteurs de chansons à succès ne cherchent pas à analyser la société dans laquelle ils vivent, ils essaient simplement de suivre l’air de leur temps pour rencontrer, ou continuer à rencontrer, le succès. Pierre Delorme

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