Sans doute notre dernier édito ne fut-il pas suffisamment clair, mais les commentaires qu’il a suscités donnent à penser qu’il n’a pas toujours été bien compris. Nous n’y écrivions pas que les chansons elles-mêmes Dérisoire et essentielétaient « dérisoires » au regard des diverses tragédies qui bouleversent le monde ou menacent de le faire, mais nous émettions l’idée qu’écrire sur tel ou tel aspect de la chanson, qu’elle soit de qualité ou bien considérée comme un simple produit du commerce, pouvait à certains moments paraître un peu futile. Ça n’est pas la même chose.
Nous aimons bien sûr beaucoup la chanson et nous passons pas mal de temps à réfléchir et écrire pour faire vivre ce site qui lui est consacré. Simplement, en rappelant la trajectoire qui fut la nôtre, enfants du baby-boom, nous voulions donner un peu de perspective à nos points de vue et à notre sujet de prédilection, afin d’essayer de le ramener à des proportions qui nous semblent justes. C’est très difficile à faire. Le problème est qu’une chanson ça peut-être à la fois beaucoup et pas grand-chose, tout et rien en même temps. Ça dépend de la chanson et surtout des gens qui l’écoutent. C’est peut-être même ce qui fait son charme. De là, aussi sans doute, une mauvaise interprétation possible de notre édito.
J’ai reçu, ces jours, des courriers de gens, que je ne connais pas, qui souhaitaient commander certains des CD que j’ai enregistrés. L’un d’eux écrivait : « Dans ce monde fracassé où les invectives, tweets et formules tiennent lieu de pensée, la voix des poètes est un soutien pour résister à toutes les peurs.»
Je ne sais pas s’il a raison (mis à part pour lui-même, bien sûr) et je sais pas si je suis un poète*, mais je suis très heureux de savoir que mes chansons, comme celles d’autres auteurs, peuvent parfois jouer ce rôle, même modeste, auprès de ceux qui en ont besoin. C’est à cela aussi que servent les chansons, quelles qu’elles soient. Dérisoires ou essentielles, c’est selon.

Pierre Delorme

* Dans la célèbre table ronde qui réunissait les « trois grands de la chanson », on demanda à Brassens s’il était un poète, il répondit : « Pas tellement, je ne sais pas si je suis poète, il est possible que je le sois un petit peu, mais peu m’importe. Je mélange des paroles et de la musique, et puis je les chante. »
«
Moi, l’humble troubadour » sur lui ne vais pas renchérir.

6 commentaires »

  1. Un partageux dit :

    On est dans cette éternelle difficulté à situer la place de l’art dans un monde où sévissent catastrophes naturelles comme désastres dus à la folie humaine… Mais cette difficulté concerne toutes les productions artistiques. Qu’on les regarde comme nobles ou qu’on les regarde comme mineures.

    Est-il futile de peindre un tableau quand un déluge de fer et de feu vient de tomber sur Guernica ? Aujourd’hui pourtant on se souvient du tableau de Picasso…

    Est-il raisonnable de peindre et graver au fond d’un trou noir alors que l’on peine parfois à assurer la pitance de chacun et que la vie est bien précaire ? Aujourd’hui pourtant on se souvient des œuvres de la grotte de Lascaux…

    Est-il bien raisonnable d’écrire une chanson quand la vie dans les tranchées est si dure et la mort si présente ? Aujourd’hui pourtant on se souvient de la Chanson de Craonne…

    Est-il bien raisonnable de rêver quand on a faim ? Uri Shulevitz répond, dans « Comment j’ai appris la géographie », un admirable livre pour enfants, qu’une carte du monde l’a sauvé alors qu’il avait « faim tout le temps » et que son père a acheté cette carte avec « juste l’argent d’un minuscule bout de pain ». « C’est ainsi que je passais des heures merveilleuses loin, très loin de notre faim et de notre misère. J’ai pardonné à mon père. Finalement, il avait raison. »

    L’art est « un soutien pour résister à toutes les peurs » écrit votre correspondant. S’il n’était que cela, ce ne serait déjà pas si mal.

    • administrateur dit :

      Même la plus grandiose des œuvres d’art est essentielle et dérisoire à la fois, tout dépend d’où et quand, et qui la regarde, c’est tout ce que je voulais dire. A mon avis, ça n’est pas une question de raisonnable ou non. Mais si, bien sûr, on considère l’art comme une chose sacrée qui échapperait aux contingences humaines, je comprends qu’on ait du mal à admettre qu’il puisse être vu parfois comme futile et dérisoire. Personnellement j’aime imaginer l’art comme trivial, comme quelque chose qui est essentiel et futile à la fois, humain et uniquement humain. Pour certains, Guernica n’est pas une oeuvre d’art et n’a aucune importance, pour d’autres, elle peut aider à vivre. Quand à Craonne, qui la connaît encore? On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Tout ça n’est qu’un point de vue, bien sûr. Pierre Delorme

  2. Chris Land dit :

    J’approuve des quatre mains l’intervention du ci-dessus partageux.

  3. Un partageux dit :

    « C’est pas de l’art. » Bien sûr que telle ou telle œuvre laisse parfaitement indifférent quand elle ne hérisse pas. Mais elle touchera une autre personne. Et cette œuvre, qui me bouleverse, laissera un autre de marbre… Qu’importe !

    Chacun peut être touché par une production humaine ou une autre. J’ai volontairement pris cet exemple de la planisphère du petit Uri. Parce que je renâcle à voir dans l’art une chose sacrée. Parce que certains seront touchés par une fleur, un arbre ou un paysage quand des productions artistiques les laisseront indifférents.

    Bien sûr que Craonne n’est guère connue que d’un cercle restreint. Amateurs de chanson ou passionnés d’histoire sociale. Ce qui n’est pas si mal ! Et cette limite est normale. J’aime lire et trois vies me seraient encore insuffisantes pour avaler toute la littérature que j’aimerais lire. Tu n’as rien lu de Machin ? Heu… non ! De même tous les amateurs de chansons ne connaissent pas Craonne et c’est humain quand la Sacem enregistre x milliers de nouveaux dépôts chaque année…

    Une vie humaine c’est dérisoire aussi. Nous sommes des milliards sur la planète. Un de plus ou de moins… Et pourtant chaque vie doit être respectée et protégée : elle est essentielle à ses amours et ses amis. Peut-être qu’une œuvre d’art est à l’image d’une vie humaine, le sacré en moins.

  4. Nomobligatoire dit :

    « Inutiles comme des oiseaux, mais comme eux souhaitables » (Louis Scutenaire)

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