Chanson que tout cela !La chanson fait pensée. Elle en est un outil et un vecteur à part entière. Si bien sûr on accepte que la pensée puisse échapper au discours, qu’elle puisse se déployer en dehors du champ de l’argumentation et de la raison pure ; plus qu’une vision restrictive de la chanson, soutenir le contraire témoignerait avant tout d’une vision restrictive de la pensée.
Pensée aussi le travail de la langue. Pensée l’écho sensible, la fulgurance, le choc, le carambolage des images et des mots.
En chanson, il ne s’agit ni de disserter ni de démontrer. Comme la poésie elle vise autre chose. Une forme pénétrante et condensée de l’expression. Le transport par le chant, la musique, la langue. Le pouvoir de l’image et sa puissance d’évocation. La résonance profonde avec une intériorité, un espace intime et ses éléments constitués – ce qui préexiste de pensée et qu’elle peut venir mettre en branle. C’est peut-être un des atouts majeurs de la chanson : elle peut aller toucher ce qui repose déjà au fond de l’auditeur, le réveiller, l’animer, le faire vibrer et donner par là une autre force, une autre dimension aux idées et aux mots.
Extrait d’un texte de Jean Sur, tiré de son site Résurgences : « Dans une salle de spectacle, si la musique est belle, si le propos est puissant, on sent très bien comment la vie se régénère, s’anime, se diversifie. Double mouvement, double propagation. Verticalement, par forage et creusement dans les abîmes inviolables et, quelque cochonnerie qu’on puisse inventer, toujours inviolés de la conscience personnelle. Horizontalement, d’intelligence à intelligence, de sensibilité à sensibilité, de cœur à cœur, en une irrésistible traînée de poudre. Avec, entre ces deux mouvements, d’imprévisibles correspondances, des échanges constants, une alimentation réciproque. »
Je crois savoir que certains chanteurs doutent de l’intérêt de ce qu’ils font, acculés au constat de leur impuissance, contrariés dans leur pratique, regrettant qu’en montant sur scène ils voulaient changer le monde, alors qu’au contraire rien ne change ; pour ne pas dire que tout empire. Je me sens d’une réelle empathie pour leurs doutes, pour leurs consciences troublées, pour leurs états d’âme qui témoignent d’autre chose que du coût de l’insuccès et des affres de la carrière. Mais quoi ? Pensaient-ils vraiment qu’il suffirait de monter sur scène pour que tout change ? Que les conséquences de leur engagement artistique seraient immédiatement observables ? Incontestables et tangibles ? Qu’ils pourraient en percevoir les effets au fur et à mesure de leurs concerts, faisant le compte des évolutions progressives du monde et de la société comme tous les soirs on fait sa caisse ?
Un homme ou une femme monte sur scène et se met à chanter. La salle tout entière est tendue vers son chant. Personne dans le public ne sait exactement ce qu’il est venu chercher. Un talent virtuose ? Une parole ? Une émotion ? Juste un peu de plaisir ? Dès les premières notes on sent la qualité du travail présenté. On en perçoit l’exigence, la portée, l’authenticité ; on comprend que quelque chose est réellement en train de se passer. Quelqu’un est là, à témoigner de sa présence par sa créativité et son expression, à tenter de se rapprocher des autres par le truchement de son art ; les autres sont là, à l’aider par leur présence à se rapprocher de lui-même. Force et importance de ce qui s’échange alors ! Au détour d’une chanson, à la faveur d’une mélodie, on peut sentir un frisson se propager dans l’assistance, parcourir les rangs de siège en siège, d’âme en âme dans la communion et le silence. Il peut suffire d’un vers, d’une image pour qu’on ressente au fond de soi le choc, l’écho sensible et irradiant de sens qui s’infiltre au creux de l’être, le pénètre, se répand dans ses limbes, jusqu’à irriguer lentement son esprit et son coeur. La salle vibre dans le noir et le secret. A la fin du concert, chacun emportera avec lui son lot de pensées, de perceptions, de ressentis, qui pourront alors faire leur chemin de sensibilité et de conscience, unique et personnel. Cette expérience laissera sa trace, superficielle ou profonde. Peut-être simplement celle d’une bonne soirée et d’un souvenir agréable. Peut-être celle plus consistante d’un moment spécial, qui par les sentiments et les mouvements intérieurs (même modestes, mêmes infimes) qu’il aura suscités viendra s’ajouter à ceux qui comptent, ceux qui ont une influence sur notre manière de voir le monde, de l’interroger, de le penser, de le comprendre, de s’y situer, de l’habiter pleinement et donc, à notre niveau seulement mais à notre niveau tout de même, aussi petitement et aussi discrètement soit-il, de le changer.
Chanter ne suffit pas à changer le monde. Rien ne suffit d’ailleurs à le changer ; rien ne suffit mais tout s’ajoute. S’engager de tout son coeur dans son art, pour le mieux qu’on peut, à la hauteur de ses limites et de son talent. Trouver sa juste place dans la symphonie chaotique. Choisir sa partition. Faire entendre sa note. Toucher ces régions de l’âme que les mots, le chant, la musique, le sens, la beauté font vibrer. Participer à ce que « la vie se régénère, s’anime, se diversifie » tout en acceptant que son influence sur les êtres et le monde ne soit pas quantifiable, ni même observable.
C’est là l’humilité de l’artiste ; et c’est là aussi sa grandeur.

Cyril C. Sarot

1 commentaire »

  1. Danièle Sala dit :

    « Le mouvement intérieur » que me suggère ce billet, c’est une chanson qui illustre bien le propos : https://youtu.be/MfmLA6GYCJQ

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