Parler chanson entre amateurs, c’est sympa, écrire des articles également. Mais donner la parole à ceux qui fabriquent et chantent des chansons, c’est bien aussi. Nous nous sommes tous délectés, depuis longtemps déjà, des considérations sur cet art des Brel, Brassens, Ferré, Nougaro, Béart, et leurs rares consœurs. Ils n’ont plus de secrets pour nous ! Mais que font les jeunes gens, si nombreux aujourd’hui, lorsqu’ils écrivent des chansons ? Et pourquoi le font-ils ? 
Nous avons demandé à un certain nombre d’entre eux de nous l’écrire, histoire d’éclairer nos vieilles lanternes. Ce qui devrait, du même coup, faire baisser la moyenne d’âge des rédacteurs de ce site, ce qui n’est pas négligeable.
Buridane* a répondu la première à notre invitation.

Photo Julien Mudry

Photo Julien Mudry

Écrire des chansons, c’est :
Avant tout aimer écrire. Aimer ce moment silencieux entre soi et les mots, aimer cet endroit où l’on peut tout dire, el rifugio. Une cabane d’enfant cachée dans les arbres où l’on sait que personne ne viendra lire par-dessus notre épaule. Examiner le monde au microscope pour mieux l’appréhender. Passivité intensive de l’observation, obsession de la dissection cachant tant bien que mal l’angoisse de ne pas maîtriser ce monde. Avaler l’extérieur, le digérer, puis le recracher.
Traduire ce qui circule dans mon corps. C’est comme un prélèvement. Il y a quelque chose d’un peu chirurgical : on ouvre une plaie, on la nettoie, on la referme, et une fois qu’elle est devenue belle on peut la montrer. On la compare avec celle des autres. C’est se réinventer, reconstruire des bouts de soi, les sublimer. Et leur faire comme une sorte de petite sépulture. Une chanson, pour moi, c’est comme un mausolée.
C’est, dans le fond, le seul moyen de dépasser cette solitude de l’auteur un peu autistique. Avec l’espoir d’ être entendu. Que les mots ne dorment plus étouffés dans un coin. Qu’ils abandonnent leur mutisme, leurs secrets et qu’ils éclatent et postillonnent dans la clarté. Oser sortir du trou et apprendre à se servir de cette voix qui nous paraît inaudible. Éponge qui s’imbibe et qui se désinhibe.
Une façon de réussir à dire ce qu’on n’a pas réussi à dire complètement dans le monde réel. C’est refaire un peu l’histoire, s’arranger avec elle, préserver le destinataire du message.
Un acte instinctif, sauvage. Parfois une sorte d’acte prémonitoire.
Comprendre des mois plus tard ce qu’on a voulu dire. mettre des mots en musique. Souvent, c’est comme si on devait choisir entre l’un ou l’autre. La musique ou les mots. Un complexe de français. Comme si la musique pouvait écraser la poésie ou inversement. Comment réconcilier les deux. Ce sont les mots qui me stimulent d’abord. Et mon approche de la musique est plus rythmique que mélodique. Quand je tiens un jet de mots agréable en bouche rythmiquement, je prends la guitare et je me lance à l’aveuglette. Parfois c’est l’harmonie magique.
Séparer l’auteur de l’interprète pour ne pas être submergé par les émotions qui nous ont poussées à écrire. Sentir cette émotion transférée chez les autres me soulage. Et j’aime me dire que ça les soulage aussi.
 Je n’écris pas des chansons « pour les autres ». J’écris avant tout pour moi. En égoïste. J’appelle ça des chansons empiriques, puisque je parle de ma connaissance du monde à travers mes propres expériences. Mais peut-être que vouloir écrire « pour le public » est une fausse idée de la générosité. J’ai toujours pensé que ceux qui disaient avoir beaucoup d’amour à donner ont peut-être en réalité un grand besoin d’en recevoir. Et puis je ne suis pas la seule à penser que saupoudré de pudeur c’est l’intime qui touche. Comme si plus on allait chercher au fond de soi, plus on accouchait d’une forme de vérité (ma vérité subjective…), d’une résonance particulière au taux vibratoire plus puissant.
Je ne fais pas des chansons de divertissement, et pour autant ce n’est en rien du désespoir. Ce n’est pas de la noirceur. Les sujets sombres ne m’intéressent pas, mais ils m’émeuvent, m’interpellent, me questionnent. Ne pas en parler ce serait pour moi comme ignorer leur existence. Plus on parle, plus on se rend compte qu’on est nombreux et que ces choses que l’on qualifie de sombres sont finalement assez banales. Ce ne sont pas des chansons engagées, mais impliquées. Parce que je suis obsédée par la vérité, la dissolution des tabous, la franchise et la transparence.
J’explique aussi comment parfois nous sommes contraints de nous battre avec les réalités qui existent. Quand on doit freiner ou courir, affronter ou se sauver, en bref, s’adapter aux choses qui sont extérieures à nous-mêmes : un deuil, un accident de parcours qui oblige à s’arrêter, une transition… C’est une histoire de lutte au sens d’effort, de résistance, de révolte parfois (encore un peu étouffée). Et surtout de résilience. Je crois que je ne m’adresse pas à un sexe en particulier, ni uniquement à des gens de mon âge. Je crois que je parle aux gens qui s’en sortent, qui s’en sont sortis, ou qui vont s’en sortir. Qui se dépassent et qui se font violence. En fait, je suis une incorrigible optimiste (!) puisqu’à la fin je dis que nous avons survécu. Je révèle juste l’aspérité des choses, en refusant le superficiel, en récusant le bonheur au pied de biche, car je pense qu’on est entier quand on accepte d’être le clair et l’obscur.
Écrire des chansons m’oblige à prendre position, à me faire une place, à m’arracher à la passivité, au désir de transparence et à la peur de faire du bruit. C’est prendre le droit d’être là. D’exister.

Buridane

 

* Buridane est une jeune chanteuse, auteur-compositeur, qui a commencé sa carrière dans la région lyonnaise. Son premier album, Pas fragile, paru en octobre 2012 (voir rubrique
« DVD, CD, Scènes »,  « Pas fragile »… Pas si sûr), lui a apporté un certaine reconnaissance. Elle prépare actuellement son deuxième opus.

 

 

2 commentaires »

  1. Norbert Gabriel dit :

    Salut,

    Très bonne idée… Il y a quelques années dans l’ex revue Le Doigt dans l’Œil, on avait esquissé quelque chose qui y ressemble, et puis il y a eu le livre « monument » de Véronique Olivares et Michel Reynaud, Elles et eux et la chanson (éd. Tirésias, 2008), qui est une somme, et qui faisait beaucoup mieux que nous…
    Ce premier envoi est excellent, si ça pouvait faire comprendre aux spécialistes de « l’anglais de Clermont-Ferrand » que la chanson c’est : « Une façon de réussir à dire ce qu’on n’a pas réussi à dire complètement dans le monde réel. C’est refaire un peu l’histoire, s’arranger avec elle, préserver le destinataire du message. »
    Et à se faire comprendre en paroles et musique, ce que beaucoup semblent oublier avec leur anglais Assimil mal assimilé. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et Buridane est impeccable dans cet exercice.

  2. monier dit :

    Merci Buridane, tout est dit ! sans artifice, avec sincérité, très touchant. J’ai hâte de découvrir votre bel univers.

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