J’évoquais dans un article précédent* l’humilité nécessaire à l’artiste pour tenir compte (beaucoup, un peu, ou pas du tout) des critiques concernant ses CD ou ses concerts, et ne pas les rejeter La mesurestupidement quand elles ne sont pas flatteuses, émanant d’admirateurs béats. L’humilité est une vertu reconnue, mais assez peu partagée, dans quelque milieu que ce soit. Cependant, dans le domaine qui nous occupe ici, le petit monde de la chanson de qualité ignorée des médias, elle devrait l’être, notamment par l’artiste lui-même, donc, mais aussi par le « critique » ou plutôt l’amateur éclairé qui aime rendre compte, sans avoir la prétention d’être critique. Ils sont nombreux.
L’humilité serait d’essayer d’écrire un peu au-delà de son « ressenti », de ne pas se limiter à un enthousiasme sans doute sincère, mais qui, le plus souvent, reflète surtout l’ignorance de celui qui écrit.
Avant de donner du grand Monsieur ou de la grande Dame, par exemple, peut-être serait-il bon de retourner faire un tour auprès de grands noms qui ont marqué l’histoire de la chanson, de la poésie et de la musique, afin de vérifier la taille réelle du grand Monsieur ou de la grande Dame en question. Et avant de rester béat devant telle performance vocale, ou tel solo de flûte, toujours par exemple, il serait bon aussi d’aller se documenter du côté des musiques improvisées, ou même de la musique savante, pour mieux situer le niveau de ce qu’on entend. Tout est question de perspective. S’en remettre à ses simples impressions pour écrire est sans doute agréable à l’auteur, qui trouve là un moyen de s’exprimer, mais peut-être que la chanson qu’on aime mérite plus que ça, et notamment une parole plus riche, car plus « cultivée ». Beaucoup appellent de leurs vœux une reconnaissance de la chanson comme un art « majeur » ; commençons, quand nous écrivons « la chanson », par lui donner un environnement culturel fait de références à la poésie, à la littérature, à la musique (toutes les musiques), au cinéma et au théâtre. Peut-être aura-t-elle alors une chance d’être reconnue (dans ses formes les plus ambitieuses et les plus abouties) comme un art à part entière et non plus un simple divertissement populaire.

Pierre Delorme

* Voir Réflexion faite, L’art est aisé et la critique difficile.

3 commentaires »

  1. Salut,
    Il est vrai que les formules usées comme « grande Dame » (avec majuscule) c’est du prêt-à-porter langagier facile. Et c’est plutôt à la postérité d’en juger. Sur un autre plan, il m’est arrivé il y a trois ans d’être complètement ébloui par la technique vocale d’une jeune chanteuse, qui ne s’en sert pas pour faire des effets, mais pour servir un répertoire (japonais) qui exige des capacités vocales spécifiques. Ayant beaucoup entendu d’opéra, j’ai quand même demandé à une cantatrice lyrique quelques précisions, elle m’a confirmé que ces techniques vocales sont de très haut niveau. C’est différent de Mariano et son Mexicoooooo, et ses Parisiennes qui « chantent-iii », les plus anciens doivent se souvenir… Idem pour la flûte, il m’est arrivé aussi de souligner un talent de création rare, dont j’ai pu mesurer « la rareté » grâce une flûtiste de haut niveau, Dominique Bouzon, qui a fait plusieurs émissions « Black and Blue » sur la flûte dans le jazz, et qui m’a raconté pas mal de choses sur le sujet, et son rapport avec l’instrument. Mais est-il indispensable de faire état de tout ça pour souligner ? Genre j’ai mon brevet d’expert, vous devez me croire… Il m’arrive aussi de porter une attention particulière aux guitaristes, dois-je aussi expliquer que je connais tout Django, tout Crolla, pas mal Lagoya, Mark Knofler ou Roland Dyens ? Je craindrais de tomber un peu dans un pédantisme déplacé… Encore que, on l’est tous un peu…
    Mais le débat est intéressant. Chorus l’avait soulevé, Goldman, Souchon, Le Forestier avaient des points de vue opposés sur la « critique objective » et le ressenti … ça reste valable.

    • administrateur dit :

      Il ne s’agit pas de faire la preuve de la légitimité de son expertise personnelle, ni de justifier ce qu’on écrit en s’en remettant à celle de spécialistes de « haut niveau » (Qui, s’ils sont inconnus au bataillon, ne pourront rien apporter de bien probant, il vaut mieux s’appuyer sur des réflexions de gens reconnus, c’est plus sûr et plus solide pour que les opinons puissent se faire). Je voulais dire simplement que grâce à ses connaissances personnelles, c’est-à-dire même en restant subjectif, on peut essayer de mettre les choses en perspective, les situer et leur donner un contexte. C’est, me semble-t-il, préférable à une « image plate ». Il s’agit avant tout de pouvoir « ouvrir » le petit monde de la chanson, qui fonctionne trop souvent, à mon avis, comme un domaine autonome et enfermé dans ses propres références. Pierre Delorme

  2. Danièle Sala dit :

    Oui, la chanson qu’on aime mérite plus que ça, mais il n’est pas toujours facile pour le commun des mortels de trouver les mots pour dire son ressenti à l’écoute , à la vue, à la lecture d’une oeuvre, le ressenti n’en est pas moindre. Est-il besoin d’être un érudit pour aimer une chanson ?
    Au-delà du ressenti, les bons critiques sont ceux qui ajoutent des pistes, des références, pour qu’on ait envie d’aller plus loin.

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