Si les grands esprits se rencontrent, les mauvais aussi. La preuve par Cyril C. Sarot, notre premier invité. Voilà un gars qui écrit – c’était dans Reims Oreille n° 32 – en rentrant de voir un chanteur « à textes » : « Je me suis […] successivement crispé, ennuyé, tendu, raidi, insurgé, agacé, énervé, emmerdé. […] L’auteur est habité par la poésie et il faut que ça se sache ! Pour lui : une jubilation. Pour moi : un calvaire. » A lire ça, on se dit qu’il ne doit pas habiter à plus d’un jet de bave de chez les crapauds. Alors autant qu’il nous rejoigne épisodiquement dans la mare, qu’on rigole ! Sans compter son côté rossignol… Cyril C. Sarot pond aussi des textes bien sentis pour des interprètes choisis, dont Michel Boutet – tant qu’à n’en dénoncer qu’un, que ce soit celui-là.

Illustration : Olgalienne

Illustration : Olgalienne

Ça a commencé comme ça.
Pris d’une révélation aussi soudaine qu’inattendue, se libérant du poids castrateur d’une direction indigne et chansonno-traître, un animateur de France Inter décida de redonner à la chanson la place qu’elle n’avait jamais cessé de mériter. Oh, au début pas grand-chose : juste une émission hebdomadaire et quelques titres subtilement distillés en play-list. Mais ils eurent l’effet tenace et insidieux des premières doses de nicotine sur les futurs gros fumeurs : sous les demandes pressantes d’auditeurs de plus en plus nombreux, rendus progressivement mais irrésistiblement accros à la chanson à texte – ou d’auteur ou d’expression ou de qualité – et animés du sentiment qu’on leur rendait enfin ce dont on les avait trop longtemps et trop injustement spoliés, l’émission devint quotidienne.
A partir de là, ce fut l’engrenage. L’augmentation des titres devint rapidement exponentielle, et la fièvre qui touchait France Inter fut aussitôt transmise à la majeure partie des stations. C’est un véritable raz-de-marée chansonnier qui s’abattit sur le pays tout entier : plus une émission sur les ondes qui ne s’ouvrît sur une chanson d’Anne Sylvestre ou de Rémo Gary ! Le paysage radiophonique était en pleine révolution, les bafouilleurs du moment laissèrent la place aux chroniqueurs de l’éternel, les usurpateurs et les médiocres le payèrent de leur tête, à l’image d’un Manoukian descendu de son piédestal aussi vite que la statue d’un ancien dictateur. Les poètes poétisaient, les émissions sur la chanson s’enchaînaient, les anciens de Chorus tenaient l’antenne. Très vite il fallut instaurer des quotas de chansons en anglais, afin que le sacro-saint principe de la diversité culturelle soit respecté (des experts communicants, toujours prompts à spéculer sur l’air du temps, proposèrent même de modifier le nom de certaines radios ; c’est ainsi que Fun Radio fut à deux doigts d’être rebaptisée Radio Amusante, et Virgin Radio Radio Pucelle).
Le cheval venait d’entrer dans Troie, les programmateurs de saisons culturelles n’eurent d’autres choix que s’adapter à ses ruades. L’aggiornamento des SMAC fut contraint mais rapide : adieu chaises en plastique et sonos de fortune, fini les salles municipales et les bergeries adaptées en lieux de concert ! La chanson était à présent accueillie dans les salles les plus fonctionnelles et modernes. Les festivals dédiés à la chanson abandonnèrent buvettes et bières artisanales pour toilettes amovibles et carrés VIP. La chanson à texte – ou d’auteur ou d’expression ou de qualité – était irrésistiblement devenue tendance, son influence était palpable, et son aura ne tarda pas à dépasser le seul champ musical pour rayonner sur l’ensemble des arts.
Littérature, peinture, télévision, cinéma : aucun domaine n’échappa à la déferlante. Le nouveau « Nouveau roman » réinventa ses formes autour de la structure couplet/refrain. Le « chansonnisme » définit un courant pictural d’avant-garde s’appliquant à faire rimer les couleurs (le fantasme d’une chanson sans paroles fut d’ailleurs reconnu comme l’influence primitive du « Carré blanc sur fond blanc » de Malevitch). On spéculait sur les œuvres du répertoire et la cote des chansons était discutée à Drouot. Sous les astres approximativement ne tarda pas à s’imposer comme « la première émission télévisuelle de la chanson d’expression française », alors que des chansons de Moustaki furent choisies pour composer la BO du film Taxi 12 (qui améliorèrent l’ensemble, mais ralentirent sensiblement le rythme des courses-poursuites).
Il avait donc suffi que la chanson soit correctement exposée pour qu’elle revienne au premier plan. Pendant des années – une longue et éprouvante traversée du désert –, on avait privé le public du pain dont il avait faim, de l’eau dont il avait soif, de cette nourriture sensible et vitale dont il comprenait enfin à quel point elle lui avait manqué : la chanson à texte – ou d’auteur ou d’expression ou de qualité. Mais cette diète forcée, cure amincissante des esprits et des âmes, était terminée. Maintenant les « R » roulaient à satiété, les guitares étaient sèches, les accords apaisés. La chanson retrouvait la place qui lui était due. Tout cela n’était qu’un juste retour des choses.

*

Pendant ce temps, les quelques rescapés de ce qu’il restait encore du showbiz préparaient leur revanche. Réfugiés dans un petit village du Gard, ils travaillaient au retour en grâce de leurs idoles. Mais les lendemains de gloire semblaient douloureux pour les stars d’hier dégringolées de l’affiche. Résignées et empruntées, elles chantaient dans la cour du château comme aux oubliettes. Le doute étranglait les voix, la peur griffait les visages, les riffs et les mouvements de hanches grinçaient de leur défaite : tout témoignait de la chute et la gueule de bois était sévère !
Pourtant, s’agitant dans l’ombre, une poignée de fidèles ne les lâcherait jamais. Ces circoncis du succès savaient qu’ils pourraient toujours compter sur eux, sur le dévouement et le soutien de ces irréductibles, de ces militants, de ces résistants, de ces sous-évalués de la culture prêts à sacrifier leur vie et leur temps libre à la lutte, résolus à faire don de leur curiosité intellectuelle à la cause, à se constituer en collectifs, à se monter en associations, à organiser des concerts dans leurs caves, leurs cuisines, leurs salons, à s’enfoncer dans la clandestinité, à ouvrir des sites, des blogs, des listes de discussions comme autant de maquis, de barricades élevées au mortier de l’intelligence et du bon goût ; bref, à lutter en braves pour réhabiliter le showbiz, ses textes indigents, ses sonos vociférantes, ses chansons en yaourt et son anglais de Clermont-Ferrand.
Leur désir semblait légitime et leur combat des plus justes. C’est que le peuple était tenu dans la médiocrité et l’ignorance ! La cause valait donc bien le prix de leur courage. Un espoir fou cognait au chenu de leurs tempes : le vent allait tourner, la chanson crever, le showbiz ressusciter – il ne pouvait en être autrement.
Leur tour viendrait. Ils le savaient.

Cyril C. Sarot

4 commentaires »

  1. Salut, La CFQ et le JOCM triomphant de l’anglois dépité, ça y est, les lendemains qui chantent sont arrivés ! Alleluya, hosanna, etc, boutons définitivement l’ACF hors les murs de French Inter, pour la plus grande gloire de la ritournelle tricolore.
    Et l’an prochain, Jeannot, vacances dans la cour du Château…
    NB : l’ACF, l’anglais de Clermont-Ferrand, je retiens la formule… Elle va faire florès…

  2. Danièle Sala dit :

    Ah ah ah !!! Johnny dans les caves du château, chantant « Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir … » entouré des amis de la SPIR . Et Rémo Gary au Parc des Princes, avec écran géant pour ceux du fond, qui chante « Les oiseaux de passage » , c’est la victoire en chantant !
    SPIR : Société protectrice des idoles en retrait.
    PS : Norbert, moi qui croyais que l’ACF, c’était l’auvergnat de Clermont-Ferrand !

  3. Chris Land dit :

    ♫♪ « Ma-rianne avait deux enfants
    Deux enfants dont elle était fière
    Et c’était bien la même chair
    Et c’était bien le même sang… » ♪♫

    Mais l’une et l’autre se jalousaient tant que la cohabitation devint impossible, l’une cherchant à détruire définitivement et radicalement l’autre avec des moyens de plus en plus sophistiqués.
    Et l’alternance envisagée dans la fable ci-dessus ne put définitivement pas avoir lieu. Pour cause de disparition sine die de l’une des deux sœurs ennemies combattantes.
    Paix à son âme…

    • Cyril C.Sarot dit :

      C’est justement ce que vous dites, Christian, dont se moque la fable.
      Le showbiz est une plaie. Mais le convoquer convulsivement pour en faire l’explication de la mauvaise fortune de la chanson et de son effacement des radars me semble un peu court !
      Comme je le comprends, ce que les crapauds appellent « mauvais esprit » est un retour critique, la tentative d’un autre regard, de s’extirper de l’auto-complaisance et de la mièvrerie dont font régulièrement preuve bon nombre de chroniques et de commentaires traitant de la chanson – française de qualité, pour adopter le qualificatif en usage.
      C’est aussi de cette mièvrerie, de cette critique anémiée, de cette complaisance molle vis-à-vis d’elle-même que la chanson crève. Enfin je crois.

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