Jean Seberg (DR)

Jean Seberg (DR)

A en croire ce qu’écrit Annie Butor dans le livre** qu’elle a consacré à son beau-père, Léo Ferré, celui-ci ne fut pas dans sa vie privée un personnage toujours très estimable, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais enfin, se dit-on, il s’agit là de sa vie privée et ça ne nous regarde pas. Cependant, après avoir entendu aussi divers témoignages sur celle de Jacques Brel (ses intransigeances familiales et ses folles virées dans les bobinards), on se dit qu’il n’y en a pas un pour racheter l’autre. Peut-être Brassens valait-il mieux ? Sans doute, mais je n’irai cependant pas plus avant, de crainte d’apprendre que Georges était un adepte du martinet ou encore qu’il fouettait ses chats.
On a beau faire la part des choses et vouloir en croire un peu moins que ce qui est écrit ou dit sur ces gens-là (et surtout se dire, encore une fois, qu’il s’agit là de leur vie privée et que seules leurs chansons nous importent), on ne peut s’empêcher de penser qu’ils étaient quand même de bien sales types (même s’il y a pire !). Plus narcissique et plus egocentré qu’eux, tu meurs !
Bon, j’en vois déjà qui sont prêts à jurer que le talent ne rime pas forcément avec turpitudes, et que telle ou tel a écrit des chansons et se comporte dans la vie comme quelqu’un de bien. Je suis bien entendu d’accord.
C’est vrai qu’ils sont nombreux à être irréprochables et à n’être pas des « dégueulasses » comme Ferré, Brel, ou pire encore, Céline, l’écrivain antisémite jusqu’au trognon et prosateur de génie. Oui, bien sûr, il y a des tas de gens bien chez les artistes, mais des qui ont écrit et chanté des chansons comme Ferré ou Brel, ou écrit des romans comme Céline, il n’y en a pas des bottes… c’est comme ça.
Le problème, c’est que le talent, voire le génie, ça tombe où ça veut… et même parfois sur des sales types qu’on ne voudrait pas fréquenter… Y a pas de justice, mais c’est ainsi : c’est peut-être ça « dégueulasse ».

Pierre Delorme

* C’est la dernière réplique du film A bout de souffle (Jean-Luc Godard, 1960). C’est Jean Seberg, avec son visage d’ange, qui pose cette question.
** Annie Butor, Comment voulez-vous que j’oublie…, Phébus, Paris 2013.

8 commentaires »

  1. delorme michele dit :

    Un beau sujet pour bac philo!
    Le talent et la vertu!
    je connais aussi des gens sans talent qui sont de vrais dégueulasses.

  2. Chris Land dit :

    J’ai le souvenir d’empoignades (verbales) avec plusieurs amis qui défendaient l’idée que « ♫♪ Le poète à toujours raison ♪♫ » pour justifier quelques débordements…

  3. Michel Trihoreau dit :

    On peut aussi se demander si être artiste ne nécessite pas d’être hors du commun (et le bien le mal n’ont rien à y voir) ou bien si le fait d’être hors du commun ne conduit pas à devenir artiste ?
    Mais ne pourrait-on pas apprendre à aimer la part aimable d’un personnage et à oublier le reste tant qu’il n’y a pas de crime de fait ?

    • administrateur dit :

      Personnellement, je ne le crois pas. Les artistes sont des gens comme les autres, même s’ils croient le contraire et leurs admirateurs aussi. Parmi eux, certains artistes, bien sûr, sont hors du commun, mais ils sont rares, tout comme les gens hors du commun qui s’illustrent dans d’autres domaines. Si les artistes « ordinaires » ont quelque chose « hors du commun », ça n’est généralement pas le talent, mais un narcissisme très supérieur à la moyenne, et un égocentrisme forcené. Je crois que ça ne serait pas une mauvaise chose de faire enfin un sort à la mythologie qui fait des « artistes » des gens spéciaux, plus sensibles que les autres. On ne naît pas artiste, on choisit (et les circonstances sociales choisissent encore davantage pour vous) de le devenir. Pierre Delorme

      • Danièle Sala dit :

        Vaste débat entre l’inné et l’acquis ! En fin de compte, nous ne sommes tous que des humains, certains étant plus humanistes que d’autres, et d’autres un peu plus dégueulasses que d’autres, qu’ils soient artistes ou non.

  4. Comte dit :

    Y a-t-il des degrés dans « le dégueulasse » ?????

  5. brouhard dit :

    Bonjour,
    J’ai lu et relu plusieurs fois l’article et les commentaires, il me semble que personne n’émet de réserves sur ce livre dont il me semble avoir lu quelque part que ses critiques sont quelque peu exagérées et qu’elles sentent un peu la vengeance. Je ne crois pas que Ferré ait été un saint (ce serait vache) mais de là penser qu’il était « dégueulasse » il y a peut-être un juste milieu, et je pense aussi que cela se saurait depuis longtemps.
    Quoi qu’il en soit, c’est un plaisir de visiter ce site. Bravo messieurs.

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