Chez Maria

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Je me souviens d’une île bretonne, à Paris, rue du Maine.
Ce jour de février 1978, « Chez Maria », on n’attendait plus personne. Mais la patronne a dit qu’on nous fasse deux places au coin de ses plaques. Comme elle étalait la pâte de nos premières galettes, elle a voulu savoir d’où nous venions. Bien sûr, elle y avait des amis — à Toulon, tous les Bretons sont en pays de connaissance. Des salées (deux, c’est sûr, trois peut-être), des sucrées (une paire), nous en avons mangé beaucoup des « crêpes » (nous ignorions alors le nom de la galette, et ceux du sarrasin et du froment) cette première fois. Comme si c’était la dernière. Et rien que du fait de frais, c’était ; pas du réchauffé dont les coins suspects craquent et s’effritent sous la fourchette. « Chez Maria », on servait du fur et à mesure, et s’il fallait, les convives patientaient en faisant des yeux le tour des affiches aux murs : Servat, Glenmor, Kirjuhel, Maripol…
Deux années plus tard, de passage à Paris, nous avons poussé la porte de « Chez Maria ». Sans même vérifier la carte. Dans la salle, malgré l’heure pareille, il n’y avait personne, qu’une jeune femme. Maria n’était plus là depuis quelques mois. Malade, elle avait dû arrêter de travailler. Alors, elle avait préféré vendre son restaurant, rentrer en Bretagne. Nous avons bredouillé une excuse. Nous n’avions pas le cœur à rester.
Depuis longtemps que je marche dans Paris, je suis souvent repassé rue du Maine. « Chez Maria », ç’a été un chinois, et puis la cantine d’une entreprise du quartier, et puis plus rien pendant un certain temps, et puis je ne sais plus… Aujourd’hui, c’est un bar à vins et à tapas. Trente-cinq ans ont passé. Pourtant, si vous levez la tête, vous la verrez toujours fichée dans la façade du numéro 16 l’enseigne « Chez Maria ». En lettres blanches sur fond rouge, dont les couleurs n’ont pas bronché, elle attend, comme un phare, le retour de Maria. Ou qu’une autre se pointe. Car les Maria ne vont jamais seules… Ainsi que l’a écrit Michel Chadeuil et chanté Joan Pau Verdier.

René Troin

Lo dimenc matin per la messa
Trenta Mariàs, totas en negre,
Avesadas per lor tristessa
Tot suau. tot suau se semblan segre.

(Le dimanche matin pour la messe,
Trente Marias, toutes en noir,
Apprivoisées par leur tristesse
Tout doucement semblent se suivre.)

Ecoutez Joan-Pau Verdier.

2 commentaires »

  1. Très joli souvenir émouvant, merci, René, de nous le faire partager.

  2. Comte dit :

    Bon, alors la nostalgie bien sûr, mais l’émotion en plus quelquefois ça se bouscule…

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