Un peu plus loin le même hiver, Pierre en remet une couche, histoire de réchauffer l’atmosphère. Ce qui lui vaut une volée de bois vert de la part de Floréal. Mais au bout du compte, on commence à parler de prendre un verre.

New Floreal

Floréal
© M.-F. Comte

Pierre : L’amateur de chanson « non crétinisante » parle souvent des masses, qui sont donc crétinisées puisqu’elles n’écoutent que des chansons crétinisantes. Il faudrait m’expliquer ce qu’est une chanson crétinisante et ce que sont les masses ? Une mauvaise chanson, ou du moins une chanson qui ne me touche pas, je sais ce que c’est, mais une chanson qui crétinise ceux qui l’écoutent je ne sais pas. Quant à la masse, comme dit l’autre, la masse c’est moi… Du coup, je me sens un peu crétin et à mon âge il va être difficile d’inverser la tendance.

Floréal : Décidément, il est heureux que ce public élitiste de la chanson à texte aille diminuant, vu sa moyenne d’âge, compte tenu des tares qu’il trimballe. J’avoue qu’il m’est souvent arrivé d’employer l’expression « chanson non crétinisante », mais jamais le mot « masses », ça fait marxiste. Soit on considère que « tout se vaut », qu’« il en faut pour tous les goûts », comme on dit, et là-dedans chacun choisit ce qui lui plaît sans qu’il soit question de porter un jugement de valeur ; soit on estime qu’au niveau culturel et de son propre développement individuel on s’est quelque peu élevé en passant de l’écoute de C’est ma première surprise-partie de Sheila à Mon enfance de Brel ou La Princesse et le croque-notes de Brassens. C’est très élitiste, hein ? J’assume.
Les chansons très connes, ça existe quand même, non ? Et un public pour chansons très connes aussi, non ? Est-ce prétentieux de dire ça ? Après, chacun écoute en effet ce qu’il veut, ça m’est vraiment égal. Mais je suis quand même content, allez savoir pourquoi, d’être sorti de la musique d’Yvette Horner et André Verchuren de ma petite enfance et d’avoir un jour découvert Georges Brassens, que ni Frank Alamo ni Sylvie Vartan, malgré leurs chansons très émouvantes, n’ont pu supplanter.
Non, Pierre, « la masse », ce n’est pas toi, ce n’est pas vrai (je serais curieux de savoir ce que tu écoutes et ce que tu lis pour voir si tu corresponds aux critères du consommateur moyen à qui s’adressent les programmes de variétés ou littéraires des radios-télés). La « masse », c’est celle qui permet des audiences élevées à Plus belle la vie, qui se trémousse devant le milliardaire de gauche Yannick Noah, qui se contente des âneries des Florent Pagny, Obispo, Cœur de Pirate, etc. Celle à qui on réserve un environnement culturel de merde en faisant tout pour qu’elle n’en sorte pas.

Pierre : C’est effectivement un problème de savoir si tout se vaut. Non, je ne crois pas et la postérité ne s’y trompe pas, qui fait un tri impitoyable. Ce que je crois, en revanche, c’est que les émotions humaines se valent, sans distinction. On ne peut pas les comparer non plus, elles sont fonction de l’âge, des conditions sociales, etc. Mais ce qui reste identique, c’est la capacité d’être ému. Ensuite, pour faire évoluer ses émotions, il faut avoir la chance de pouvoir se cultiver et se transformer, exercer son esprit critique et interroger ce qui semble aller de soi. Je suis bien d’accord avec toi sur le fait que dans l’environnement médiatique on ne fait rien pour favoriser ça. Ensuite à considérer la masse et penser que l’on n’en fait pas ou plus partie, on glisse facilement vers l’idée « d’élite », et cette idée ne me plaît pas.
Mes lectures sont sans doute plus « raffinées », voire savantes, que celles d’un tas de gens, et mes goûts dans divers domaines aussi, cependant ils ressemblent à ceux de n’importe quel type de ma génération ayant eu accès à l’enseignement supérieur bien qu’issu d’un milieu ouvrier.

René : Comme tu dis, Pierre, l’émotion va avec l’âge. Bien sûr que, comme l’ensemble des protagonistes de cette discussion, je ne suis pas ému par Abd al-Malik, mais… si j’avais quinze ans, il en irait sans doute autrement.

Floréal : Mais personne ne condamne l’émotion ressentie aujourd’hui par un ado de quinze ans à l’écoute d’Abd al-Malik ! Simplement, on peut souhaiter à cet ado de passer plus tard à autre chose, sans être un élitiste forcené. Quand j’étais ado j’ai pu être ému par certaines chansons que je trouve franchement très simplettes aujourd’hui. Ce n’est pas honteux d’être touché par la lecture d’un ouvrage de la collection Harlequin à 12 ans, mais si cette même personne continue dans cette lecture à 40 ans, c’est quand même un peu décevant.

Pierre : Souvent les gens restent attachés aux chansons et aux artistes de leur jeunesse, je l’ai constaté de nombreuses fois… Certains restent attachés à Adamo, Johnny, Bob Dylan ou à des chanteurs à texte des années 70 (quand nous étions jeunes encore!). Cela dit, ces conversations sur Facebook sont passionnantes, mais elles le seraient davantage autour d’un verre, faut-il que je « monte » à Paris (en tant que Lyonnais minoritaire) ?

Floréal : J’ai une sœur qui vit dans la banlieue lyonnaise, à Pierre-Bénite. Dès que je « descends » sur Lyon, je préviens.

Pierre : Je monte peut-être à Paris en mars, je préviens aussi!

 Un dernier morceau pour la route

Floréal : Un débat sur la chanson où le nom de Frank Alamo ne serait pas cité étant inimaginable pour moi, je déclare Biche, ô ma biche, chanson du siècle passé !

René : Ah ! Floréal, je salue ta bonne volonté et ton enthousiasme. Mais attention, le zèle du nouveau converti n’exclut pas la rigueur (dont, pour être un lecteur de ton blog, je sais qu’elle te guide quand tu traites de sujets autrement plus légers, du genre « l’imposture nationaliste », « Onfray contre Camus », ou « l’œuvre constructive des makhnovistes durant la révolution russe »). Le titre exact de la chanson de Frank Alamo est Ma biche

Floréal : Désolé, René, pour cette erreur. Mais il y a peu de temps que je me suis ouvert à la chanson de variétés, enfermé que j’étais jusque-là dans le temple de la chanson à texte. Je promets de faire attention désormais.

Les deux premiers actes sont au bout des liens ci-dessous :

4 commentaires »

  1. Ivan Perey dit :

    Frank Alamo , de son vrai nom Jean-François Grandin .

  2. Ivan Perey dit :

    Il fallait que cela fût dit.

  3. Salut, pour l’édification des mini-masses de la CFQ, il faut préciser que ce n’est pas Abd El Malik, ou Abdel Malik, mais Abd Al Malik… Il fallait que cela fût dit…
    (un ancien gone de Pierre-Bénite, rue Voltaire 89)

    • René Troin dit :

      Merci. La faute est corrigée. En dernière analyse, c’est Abd al-Malik, tel que c’était écrit (puisque le nom revient deux fois dans le dialogue) trois lignes plus haut.

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