le-bilanCinq ans après sa mort, Jean Ferrat avait droit à un hommage, sur France 3, lundi 8 juin. Cette fois, la présentation était confiée à Henry-Jean Servat, qu’on savait déjà très porté sur le dithyrambe et qui, ce soir-là, avait manifestement décidé de mettre le paquet. S’exprimant de façon speedée, comme tenu de placer un maximum de mots dans un minimum de temps, on l’aura vu annoncer chaque séquence avec une avalanche de superlatifs, les mêmes qu’il eût d’ailleurs employés le lendemain s’il eut fallu que cet admirateur des stars présentât une émission sur ses amis Brigitte Bardot ou Alain Delon. On peut se demander à quoi peuvent bien servir ces présentations outrées, d’autant qu’en l’occurrence elles tranchent avec la simplicité évidente de l’artiste évoqué.
Les moments les plus intéressants de ce long documentaire – près de deux heures ! – demeurent sans conteste les nombreux extraits d’émissions de télévision au cours desquels Jean Ferrat s’exprime, interviewé par Bernard Pivot, Denise Glaser ou Jacques Chancel. On apprécie alors ces instants où l’artiste livre quelques confidences mais surtout ses réflexions, qu’elles soient d’ailleurs pertinentes ou discutables, avec simplicité, humilité, conviction aussi, mais sans prendre ces poses de penseur considérable qu’affectionnèrent par exemple, à certaines périodes de leur vie, Jacques Brel et Léo Ferré. Peut-être faut-il trouver là une bribe d’explication au fait que Ferrat se soit mieux entendu, semble-t-il, avec Georges Brassens.
Quelques images de concerts, plus rares, sont venues s’ajouter à celles des entretiens, ainsi que de nombreux extraits de chansons, hélas presque à chaque fois très courts, à l’exception de La Matinée, chantée en duo avec Christine Sèvres, qu’on eut le plaisir d’entendre dans sa quasi-totalité. Il est toutefois un peu décevant que le choix des réalisateurs s’en tiennent aux seuls plus grands succès de Jean Ferrat, mis à part un trop bref extrait d’On ne voit pas le temps passer, écrite pour le beau film de René Allio La Vieille Dame indigne. Les témoignages de personnalités, Didier Barbelivien, Michel Drucker, Gérard Meys, peu nombreux, ne présentaient aucun intérêt, à part celui d’être fort heureusement très brefs. Cela dit, comme le confiait un ami qui ne veut voir que le bon côté des choses, nous avons tout de même échappé aux avis toujours éclairés d’Abd al Malik et de Gérard Miller. Côté artistes, une fois encore, l’inévitable Isabelle Aubret aura été préférée à Francesca Solleville, totalement absente de ce documentaire et pourtant grande amie et principale interprète de Jean Ferrat. C’est fort dommage. Autre absent, Guy Thomas, que Jean Ferrat aura mis de nombreuses fois en musique, dans le CD Je ne suis qu’un cri notamment, dont les téléspectateurs ne connaîtront ni le visage ni la voix et dont le nom ne sera jamais prononcé. Aragon, souvent évoqué et chanté, a eu plus de chance.
Conçu sous le seul angle de l’hagiographie, le documentaire ne laisse aucune place à ce qui aurait pu être considéré par ses réalisateurs comme des « fausses notes » dans ce concert de louanges. Ainsi l’épisode assez honteux du séjour de Jean Ferrat à Cuba, dont on retient seulement ici qu’il en revint avec une moustache et qu’il n’était pas très doué pour la rumba. Sans doute y avait-il quelques petites choses à dire d’un chanteur dénonçant la censure en France et allant donner des spectacles dans une dictature où elle était religion d’Etat. Peut-être aussi que son compagnonnage de toujours avec le Parti communiste français, plusieurs fois rappelé, aurait-il pu permettre de préciser, au seul risque d’agacer quelques-uns de ses camarades restés sectaires (si, si, ça existe encore), que cela ne l’empêcha pas de chanter Le Bilan ou Petit, heureuses créations venues nous faire oublier pour un temps certaines chansons précédentes plutôt indéfendables.
De sa relation avec sa première épouse, et de leurs parcours artistiques respectifs, on sait gré aux concepteurs du documentaire d’avoir inséré cet extrait de reportage, tourné dans leur appartement, où Christine Sèvres évoque la marginalisation croissante qu’entraîne pour elle le succès de plus en plus marqué de son mari. Sur le sujet, on renverra les personnes intéressées au documentaire d’Yves Jeuland Il est minuit, Paris s’éveille, dans lequel Henri Gougaud rapporte une anecdote peu flatteuse pour l’auteur de La femme est l’avenir de l’homme.
Il est pour le moins regrettable, alors qu’on nous aura rappelé à plusieurs reprises que Jean Ferrat ne chantait pas pour passer le temps, comme l’illustre d’ailleurs le titre d’une de ses chansons, que l’émission se termine sur des images de cet autre hommage, lamentable celui-là, rendu à Ferrat il y a quelques mois par les Enfoirés, quand tant d’artistes « engagés » font leur ce point de vue – non partagé ici – qui assigne à la chanson un rôle bien défini, une sorte de mission. C’est un exercice toujours périlleux de vouloir faire parler les morts, mais il est toutefois permis de se demander si Ferrat lui-même, épris de justice sociale, aurait apprécié d’entendre ses chansons reprises par les dames patronnesses à paillettes de la charité sur petit écran. Il eût été sans doute bien venu, à la place, dans une émission d’aussi longue durée, d’accorder en guise de final une minute ou deux à ceux qu’on évoque à plusieurs reprises mais qu’on ne verra pas, ces gens du peuple auxquels les chansons de Jean Ferrat ont fait du bien, ces chansons qui resteront, avec les images d’archives, le meilleur de ce documentaire, et qui nous reviennent en tête le lendemain au réveil.

Floréal Melgar

8 commentaires »

  1. Comte dit :

    Je serais brève autant que tu as été explicatif : … eh oui…

  2. Maillot Daniel dit :

    A propos de Guy Thomas, sa chanson Les Cerisiers (à mon sens l’une des chansons majeures du répertoire de Ferrat) fait partie des rares que nous avons pu entendre en entier, mais hélas sans que l’auteur soit cité à aucun moment effectivement !

  3. Salut,

    Tout ça me rassure un peu, j’ai raté cette émission, et le replay est donc très facultatif… D’autant que les extraits archives télé ont déjà été pas mal diffusés…

  4. Bonsoir, Merci de ton analyse que je partage, Floréal. Sur un autre plan, j’ai été frappé par le côté « daté » des images. Les images de la même époque de Brassens ne me font pas cet effet étrange. Sans doute suis-je subjectif mais peut-être Brassens est-il plus intemporel ?

  5. mela christian dit :

    Bonjour Christian.
    Les images sont peut-être datées mais le message de Ferrat, même s’il peut parfois être discutable (qui incite à la discussion, à l’échange), reste et demeure intemporel.
    Un fidèle de Brassens.

    • administrateur dit :

      L’intemporalité ? Voici ce que nous écrivions dans l’édito intitulé Au temps pour la mode :
      « Reste l’intemporalité dont l’amateur aime parfois parer les chansons et les artistes qu’il aime tout particulièrement, et surtout depuis longtemps. Ne pourrait-on pas y voir une manière d’exprimer son affection, quand elle déborde ? Comme un excès d’enthousiasme qui est peut-être aussi une simple manière d’affirmer sa fidélité à ses propres goûts malgré le passage du temps ? Alors, l’intemporalité, c’est chacun la sienne, vu qu’à partir d’un certain âge il n’est guère raisonnable de parier sur la pérennité d’œuvres trop jeunes pour qu’on puisse les voir vieillir. C’est pourquoi, en général, ces chansons, mais aussi ces livres et ces films, que nous regardons comme intemporels, datent de notre jeunesse, laquelle, malheureusement, n’a qu’un temps. » LTG

  6. mela christian dit :

    Ferrat n’est pas un artiste de ma jeunesse car je n’ai « que » quarante-trois ans.
    Parlant d’intemporalité, j’évoquais plutôt la teneur de son message politique. À savoir exploiteurs/exploités pour faire bref, mais aussi et surtout sa vision de l’autre en général et de la Femme en particulier.
    Voilà ma vision de l’intemporalité de Ferrat. Et cela n’a rien à voir avec une quelconque nostalgie ou un désintérêt pour les petits derniers.
    Bien à vous.

  7. mela christian dit :

    Je reviens pour vous dire qu’il eût été plus pertinent de ma part d’employer le qualificatif « actuel » en lieu et place de « intemporel » pour parler de l’œuvre et du message de Ferrat.
    Bien à vous.

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